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Un si beau corps !

Référence de l'article : IJ5831
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(20 Janvier 2017)

Il ne s'agit pas d'une envie subite de mettre un peu d'érotisme dans mes billets mais tout simplement d'une accroche équivoque pour parler de la magistrature et de sa mission.
L'actualité récente, à plus d'un titre, m'a sollicité.

D'abord le lancement d'une campagne pour le concours d'accès à l'Ecole nationale de la magistrature "Fier de rendre la Justice" avec la représentation d'une jeune femme et d'un jeune homme de belle et sympathique apparence et ce message : Devenez magistrat. Autrement dit est enfin mise en avant la fierté d'exercer ce superbe métier. Il était temps.

Ensuite la rentrée solennelle à la Cour de cassation où ses chefs, dans un registre différent, ont rappelé "l'importance de leur indépendance et leurs difficultés multiples" (Le Figaro) en semblant récuser, l'un et l'autre, que la Justice soit qualifiée de "service public". Leur unique antagonisme qui n'était pas mince se rapportait, pour le Premier Président Louvel, à l'acceptation et à la légitimité des critiques qui pouvaient être formulées à l'égard de l'institution alors que le Procureur Général Marin dénonçait les attaques médiatiques et politiques portées contre elle (Mediapart).

La synthèse pouvait être vite faite qui approuvait le premier point de vue en concédant au second que rien n'interdisait aux magistrats de répliquer vivement aux injustices les concernant et aux approximations sur leurs pratiques. L'obligation de réserve ne doit jamais être entendue comme une sorte de masochisme judiciaire, rajoutant le devoir de tendre l'autre joue à la contrainte précédente.

Enfin le décès récent de Pierre Arpaillange (PA), pour qui la Justice était "un grand service public", nous a rappelé la période où cette personnalité emblématique de gauche était opposée à une autre personnalité éclatante de droite Paul-André Sadon. PA était un magistrat très subtil, intelligent, louvoyant, comme un poisson dans l'eau politique au point d'avoir été choisi par François Mitterrand comme garde des Sceaux alors que mal à l'aise, il ne disposait d'aucune des qualités superficielles nécessaires (Le Monde).

Une authentique légitimité

La réflexion qui m'importe, dont j'ai cru comprendre, à le lire et à l'écouter, qu'elle était loin d'être étrangère au garde des Sceaux actuel Jean-Jacques Urvoas, est relative à la notion de service public qui me semble représenter le plus bel éloge qu'on puisse faire à une institution fondamentale en démocratie et vouée à se consacrer à tous.

Service public, n'entreprendre et n'agir qu'au service du public, n'être obsédé que par cette finalité - une triple exigence qui non seulement n'est pas dégradante mais, au contraire, exaltante et gratifiante pour ceux qui, à tous niveaux, sont chargés de faire vivre la Justice. Quelle plus authentique légitimité, si on excepte le respect scrupuleux et intelligent de la loi, peut justifier la magistrature que cet honneur qui lui est dévolu de répondre aux défis, aux misères et aux tragédies qu'une quotidienneté bouleversée, de l'anodin au gravissime, vient lui soumettre ?

Le problème des moyens et des crédits, aussi crucial qu'il soit, ne sera jamais une excuse pour la Justice. On attend trop d'elle, et elle est trop impatiemment sollicitée, pour qu'elle puisse ne pas affronter aujourd'hui en rêvant d'une plénitude budgétaire toutefois inconcevable pour demain.

De l’autorité, dans un siècle qui en manque

Il me semble que la famille judiciaire a perdu trop de temps dans une contestation sans issue avec les politiques. L'institution a été qualifiée d'autorité et elle rêverait d'être à nouveau étiquetée pouvoir. Comme si d'abord cette lutte avait du sens par rapport au caractère nominal de telles appellations si rien profondément ne venait les justifier - un pouvoir, cela se démontre et ne se revendique pas - mais que surtout elle occultait le ressort fondamental de l'action collective, qui est d'être au service des citoyens. Cette obligation, si on veut bien ne pas discuter en permanence son bien-fondé, impose naturellement qualité, rapidité, réactivité, écoute et respect qui sont attendus et espérés par la communauté nationale en aspiration ou en détresse de justice.

Si le temps consacré à débattre de concepts vains et de pure gloriole corporatiste avait été détourné au profit de la substance même de nos tâches multiples, pour un service public exemplaire, quel gain, quelle énergie sauvegardée, multipliée, quel dévouement, alors, pour exploiter l'essentiel, le capital !

Le corporatisme est la plaie mais malgré l'assonance rien qui doive nous induire en confusion : la magistrature est un beau, un grand corps et l'oublier ou se plaindre de ne pas en être un sont autant de regrettables dérivatifs.

Eprouver la fierté d'être au service de tous, l'honneur de cette charge qui nous constitue comme des serviteurs exceptionnels condamnés à l'irréprochable et à l'efficacité.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/ 
 
(Mis en ligne le 20 Janvier 2017)