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Si la Justice est sourde....

Référence de l'article : IJ6330
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire, Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(22 Septembre 2017)

Alizée Lux est morte étouffée par sa mère qu'une cour d'assises jugera pour assassinat.

Le père Frédéric Lux, questionné par Le Parisien, a déclaré "J'ai récupéré ma fille en cendres dans une petite boîte..." et avoir souvent alerté
 "sur le fait que mon ex-femme n'allait pas bien psychologiquement et que notre fille était en danger avec elle... On ne m'a jamais cru. J'ai prévenu les magistrats, les gendarmes, les policiers, je suis même allé jusqu'à la ministre de la Justice, à l'époque Mme Taubira. Personne n'a bougé !..."
 
Si j'ai choisi de titrer ce billet "Si la Justice est sourde..." et non pas "Quand...", cela tient au fait que l'article ne nous fournit pas assez de détails sur cette terrible affaire et, notamment, nous laisse dans l'incertitude sur la domiciliation des services et des autorités à incriminer éventuellement.

Par ailleurs, la version du père, aussi plausible et véridique qu'elle apparaisse, justifie de ma part l'usage du "si".
 
Il n'empêche que dans la dénonciation de Frédéric Lux, il y a l'imputation de trop de dysfonctionnements et d'indifférences que j'ai pu moi-même constater dans mon existence de magistrat pour que je ne lui prête pas une forte crédibilité.
 
J'ai en effet toujours condamné cette lamentable habitude de ne jamais, fût-ce brièvement, répondre à tous les courriers qui vous sont adressés. Cette absence de réactivité et de savoir-vivre ne concerne pas que l'institution judiciaire, elle gangrène la société tout entière, de la base jusqu'au sommet, celui-ci étant totalement inexcusable.
 
Pour Frédéric Lux, je suis sûr que le ministère de la Justice a laissé sa lettre sans même en accuser réception.
Faudra-t-il un jour imposer par une loi ce qui devrait relever d'une courtoisie et d'une efficacité élémentaires ?
 
Il semble aussi, si on interprète ses dires, qu'aucun service qui aurait dû se sentir mobilisé - rien que par un principe de précaution basique - ne l'a écouté, n'a esquissé la moindre vérification, le plus petit mouvement d'attention concrète.
 
D'abord à cause d'une incurie et d'une passivité qui ne sont que trop naturelles aux institutions et aux services publics qui s'affirment structurellement débordés et invoquent en permanence le manque de moyens et de personnel pour ne pas accomplir pourtant le strict nécessaire. Abstention qui a des effets redoutables en matière de protection, de sécurité et de Justice. Si on ne répond pas, si on n'écoute pas, une tragédie peut surgir et tuer, comme la petite Alizée, dans un silence infiniment coupable. Le crime accompli, il ne reste que l'inutile clairvoyance rétrospective.
 
Frédéric Lux donne encore une explication plus inquiétante de l'abandon dans lequel ses avertissements ont été laissés :
"J'étais face à une Justice qui partait du postulat qu'une enfant avec sa mère n'est pas en danger...".
 
Dans cette inaptitude de certains magistrats, policiers et gendarmes, à appréhender les complexités de la vie, de ses contradictions et de ses ruptures de normalité, on est obligé de déceler aussi bien un défaut d'intelligence qu'un manque de sensibilité. Si, dans ces fonctions capitales pour assurer notre sauvegarde, on est enkysté dans une conception limitée et classique de l'humain et de ses comportements, contrastés et parfois infiniment sombres, il convient de les quitter : on n'est pas fait pour elles !
 
Quand la cour d'assises se penchera sur le sort de la mère - si elle est déclarée responsable - convaincue d'assassinat, j'espère qu'on ne laissera pas dans l'ombre le scandale de ces inerties sans lesquelles Alizée serait probablement encore vivante aujourd'hui.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/ 

 
(Mis en ligne le 22 Septembre 2017)

 
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