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Les sondages : le risque de l'être ou le confort du néant ?

Référence de l'article : IJ6411
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire, Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(27 Octobre 2017)

C'est à peine une pochade même si je vais forcer le trait.
Je ne vais pas, comme tant d'autres, me moquer des instituts de sondage qui ont su ces derniers temps prévoir avec justesse les victoires et les défaites. En revanche je suis beaucoup plus réservé quand, pour le classement de personnalités politiques ou autres, ici ou là, on nous annonce que les unes sont à la baisse et les autres à la hausse.

Il paraît que le président de la République et le Premier ministre, après une courte embellie, déclinent à nouveau (Le Figaro).
En réalité je suis moins réservé qu'amusé. En effet tout démontre - dans quelque domaine que ce soit, du grave au futile, du médiatique au populaire - que l'alternative n'est pas entre le meilleur ou le pire mais oppose le risque de l'être au confort du néant.

Les vertus qui permettent d'admirer : courage, sincérité, absence de démagogie, refus de l'infantilisme démocratique, liberté, vérité, sont en effet aux antipodes des dispositions qui sont de nature, dans notre monde, à recueillir les suffrages de ces consultations, qu'elles aient un tour officiel ou non.

Catherine Deneuve : cran et audacieuse indifférence

Il suffit pour s'en convaincre, de constater l'aura, la réputation, voire la gloire qui s'attachent inéluctablement au silence, à l'effacement, à l'immobilisme. Quand le sort ou son propre tempérament vous font échapper à la tentation de l'action, à cette irrépressible envie d'accomplir et de transformer, qui crée immédiatement et durablement des hostilités, des fractures et des dissidences, on est à peu près assuré de demeurer dans un panthéon qui vous distinguera à proportion de votre inexistence.

Sur un plan artistique, pour démontrer que l'affirmation de soi est préjudiciable partout à une adhésion majoritaire, je n'ai pas l'ombre d'un doute sur ce qui adviendrait à Catherine Deneuve si elle n'avait pas le cran et l'indifférence audacieuse qu'on lui connaît. Quand elle met en cause l'utilité du hashtaglesporcs et qu'elle dénonce "un déferlement ignoble" à ce sujet, elle serait vraisemblablement en queue de la sélection (Huffington Post).
 
Dans le registre médiatique, est-il besoin de souligner comme l'enthousiasme se porte plus volontiers vers l'eau tiède de la pensée et du questionnement que sur l'intelligence percutante, critique mais courtoise ? Ce qui fracture même pour le meilleur est rejeté au profit de ce qui unit même pour le pire.

Nous connaissons l'extraordinaire popularité d'un Jacques Chirac sympathique, chaleureux, affaibli, éloigné du pouvoir, d'autant plus intense qu'il avait déjà présidé sur un mode tranquille et consensuel. Aucune vague ne troublait la surface étale de sa gestion.
Le jour où on n'entendra plus parler de Nicolas Sarkozy, où il se contentera dans la discrétion de conférences rémunérées, lui aussi parviendra au zénith.

Lorsque François Hollande se taira, devenu lucide sur son absence de légitimité post-présidentielle pour conseiller, enjoindre ou s'agiter encore, il touchera le sommet dans l'opinion.
Qu'on se souvienne des splendides apothéoses d'hommes ou de femmes sublimés par le fait qu'ils avaient en réalité, avant l'heure, quitté le territoire agité de la vraie vie, du souffle puissant de l'emprise sur les choses et les êtres.

Je n'irai pas jusqu'à soutenir que la baisse dans les sondages est la rançon bienfaisante d'une politique et d'une personnalité qui n'ont pas décidé de mourir de leur belle mort, de leur vivant. Mais je n'en suis pas loin.
Je songe à Georges Clemenceau qui, questionné sur son vote, affirmait "toujours voter pour le plus bête".

Je me souviens du mot si drôle et si terrible de Philippe Séguin sur Edouard Balladur quand il dominait dans les sondages avec un mauvais projet lors de la campagne présidentielle contre Jacques Chirac : "Même si Edouard Balladur réussissait quelque chose, il continuerait à monter dans les sondages".



Ces deux saillies très conscientes qu'en politique comme dans toutes les autres activités de lumière et d'éclat, il ne faut pas faire peur mais rassembler autour du plus petit dénominateur commun, surtout ne pas bousculer. A la rigueur faire illusion, donner l'apparence de l'énergie et du mouvement mais en réalité bien se garder d'engendrer la moindre contradiction.

Surtout ne pas affronter ni assumer le risque "de l'être". Mais confortablement jouer la comédie du "néant" qui pour certains n'est pas un rôle à contre-emploi.
Si jamais l'élection avait eu cours dans la magistrature pour promouvoir les remarquables au détriment de la masse des autres, c'est évidemment au sein de cette dernière que l'élu aurait été choisi.

Sondages ou non, aucune hésitation à avoir. Dès lors qu'on a la volonté de vivre - j'aime énormément "Exister c'est insister" - et de justifier sa présence sur terre, tenter d'être intensément, le moins médiocrement possible et fuir tout ce qui de près ou de loin pourrait ressembler, par anticipation, à sa disparition.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/
 
(Mis en ligne le 27 Octobre 2017)
 

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