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Les grands avocats sont bons "même après" !

Référence de l'article : IJ7681
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire, Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(14 Juillet 2019)


J'étais en train de me triturer les méninges pour trouver le moyen de développer le moins mal possible les pensées contradictoires qui m'assaillent depuis qu'une relaxe générale a été prononcée le 9 juillet par le tribunal correctionnel de Paris dans l'affaire Tapie et autres. Ce n'aurait pas été une tâche facile que de, à la fois, respecter une décision de justice et formuler les quelques interrogations que tout citoyen s'informant à fond, depuis 2007, sur ces polémiques, cet imbroglio, ces divergences, ces scandales et ces complexes parcours judiciaires, est fondé à avoir.
Heureusement Me Hervé Temime est arrivé qui m'a détourné de cette préoccupation pour me conduire à ne m'intéresser qu'à lui.

De l'avis général il a été éblouissant dans sa plaidoirie en faveur de Bernard Tapie mais dans ce billet je voudrais aborder un autre point qui me semble capital et pourtant souvent négligé : comment un avocat doit-il s'exprimer après un procès qu'il a perdu ou gagné ? Certes nous ne sommes plus alors dans la joute judiciaire proprement dite mais cette prolongation fait en quelque sorte tellement partie de l'audience qui vient de se conclure qu'elle n'est pas loin d'infirmer ou de confirmer le talent professionnel.

Hervé Temime est décrit comme "sûr de soi et sentimental" et avec une propension à parler volontiers de lui-même (Le Figaro).

Pour ceux qui le connaissent, rien n'est plus faux que d'invoquer sa sûreté de soi alors que son intelligence est doute, peur, volonté, conviction et que ces dispositions sont aux antipodes de la présomption. Seuls les mauvais avocats sont sûrs d'eux, comme les médiocres magistrats.
Quant à son ego, j'admets volontiers qu'il n'est pas déconnecté de lui-même ni étranger à l'affirmation de sa personnalité mais par rapport à tant d'autres qui croient le valoir ou ne le valent pas, il se situe au bas de l'échelle narcissique.



Dans un entretien passionnant donné au Point, Hervé Temime s'explique sur le procès, l'absence de preuves selon lui, la qualité du jugement rendu mais surtout met en évidence un certain nombre d'éléments qui éclairent aussi bien sur les pratiques souhaitables - il y inclut magistrats et avocats - que sur la spécificité de l'audience.

Il réplique sur ce point précis à une critique qu'on entend trop souvent sur le "fiasco" que représenterait toute divergence entre des décisions de justice. Alors que leur contradiction, sauf à vouloir un univers monocolore, constitue au contraire la manifestation d'une liberté et d'une indépendance.

Il déclare que "si on devait considérer que toutes les décisions de relaxe sont une faillite, autant supprimer tout de suite les tribunaux, cette idée vient de la confusion, trop souvent faite dans le public et les médias, entre l'acte de poursuite, la mise en examen et le jugement rendu au final...". On ne peut qu'approuver cette réplique lucide.

Au-delà de cette argumentation, en s'étonnant, comme moi, de l'absence lors du prononcé du jugement des deux procureurs ayant requis, et en rendant hommage aux juges - de sa part, en l'occurrence, il est sincère -, il met l'accent sur ce qui a pu entraîner, selon lui, une erreur d'analyse du parquet et de l'instruction : ils auraient trop eu "le nez dans le guidon". C'est un défaut de distance qui peut en effet exister. Trop empli d'une procédure qui peut vous boucher l'horizon !

Il m'importe qu'il énonce au sujet du "bon magistrat", comme des avocats, qu'il doit être "capable d'autocritique, de mise en doute de ses propres convictions, de recul sur sa stratégie". Poncifs intellectuels et judiciaires, dira-t-on. Il y a des banalités qui doivent être ressassées pour les faire entrer dans les têtes. De plus, j'aime qu'elles soient formulées par un grand avocat qui ne fait pas dans le corporatisme et met ensemble avocats et magistrats pour le meilleur ou pour le pire. C'est aussi sans doute la raison de ses succès que cette lucidité et cette absence d'hostilité de principe à l'égard des juges.
Sa conclusion servira à tous, dans toutes les vies que le destin permet d'habiter. "Il faut se battre comme un mort de faim, haïr la défaite avant d'aimer la victoire".

Un mot encore.
Pourquoi suis-je ces derniers mois si sensible au talent et à la personnalité de quelques avocats qui peuvent être par ailleurs des amis ? Je songe notamment à Jean-Yves Le Borgne, Pierre Haïk et Jacqueline Laffont, Frank Berton et aujourd'hui Hervé Temime. Parce qu'ils se distinguent à tous points de vue de la masse du barreau et qu'ayant quitté la magistrature, je la connais moins. Si je tente de la défendre autant qu'elle le mérite, il est clair cependant qu'elle m'offre moins d'opportunités de billets élogieux.
Je n'exclus pas que cela puisse venir.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
https://www.philippebilger.com/ 
 
(Mis en ligne le 14 Juillet  2019)

 

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