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Le président et les Gilets jaunes font France séparée !

Référence de l'article : IJ7523
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire, Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(29 Avril 2019)

On avait beau en être certain, on espérait être démenti.
Mais il n'y a eu aucun miracle. Tous les Gilets jaunes n'ont sans doute pas regardé et écouté la conférence de presse du président de la République et pour ceux qui ont eu cette attention et curiosité civiques, les réactions à son issue ont été totalement négatives.

A peine terminée, Priscillia Ludovsky, une personnalité emblématique des débuts de la contestation, au ton alors relativement modéré, annonçait que sept manifestations étaient déjà prévues au mois de mai, dont le 1er et le 8. Surenchère programmée.

Le président a rappelé quelques principes de base pour le dialogue démocratique. Qu'il ne soit ni haine ni invective ni indignité. Il a eu raison, mais je pressens la multitude des réactions qui vont mécaniquement, obsessionnellement lui imputer la responsabilité de cette impasse républicaine et de sa déplorable tonalité.

Sa conférence de presse l'a vu à l'aise lors des questions des journalistes. Il excelle dans un exercice où l'intellectuel ne doit pas répudier la roublardise et parfois les approximations. Son exposé liminaire, lui, a été trop long, même si le constat qu'il a dressé de la situation française était en même temps banal - depuis des mois on l'entend et on le lit - et pertinent. Dans ce propos, d'une certaine manière, il a légitimé le mouvement des Gilets jaunes puisqu'il l'a analysé comme la conséquence d'une crise sociale, territoriale et fiscale ainsi que d'un abandon qui ne relevait pas de la seule responsabilité de son début de quinquennat, mais d'un passé de négligence et d'indifférence.

Cette perception est exacte, mais ses maladresses personnelles et ses saillies perçues comme provocatrices ont fait exploser l'abcès sous son quinquennat.
Les annonces qu'il a communiquées étaient peu ou prou celles qui avaient "fuité" et avec une forme d'autorité qui s'est passée de tout hommage au Premier ministre et aux ministres pour leur travail, le président leur a transmis "une feuille de route". Ils devront mettre en musique les pistes quelquefois moins limpides qu'équivoques ouvertes par le président.
Sur ce plan beaucoup a déjà été dit.



Même si sa conférence de presse était destinée au peuple français dont les Gilets jaunes sont une part stimulante, turbulente, agitée, et parfois extrémiste et violente, on était curieux d'observer comment il traiterait ceux-ci.

Il a bien fait de ne pas s'excuser pour les blessures dont certains ont été victimes. En revanche, à sa place, en même temps que j'aurais rendu hommage aux forces de l'ordre et exprimé de la compassion pour les policiers atteints dans l'exercice de leur mission, j'aurais, sans invoquer une quelconque équivalence, usé du même sentiment pour les Gilets jaunes touchés à la suite des manifestations dont ils sont les responsables répétitifs (Vraies Voix sur Sud Radio).

Emmanuel Macron, en répondant à une interrogation, avec une sorte de lassitude qui ne lui ressemblait pas, a distingué les Gilets jaunes de bonne foi des autres qui, violents, peu républicains, n'avaient pour finalité que de le faire partir. J'ai été frappé par son ton quasiment fataliste comme s'il n'y avait plus rien à tenter ni à accomplir pour une frange radicalement hostile aux yeux de laquelle il ne trouverait jamais grâce.
Il semblait admettre que dorénavant la France serait séparée en deux, la première suivrait son cours officiel et classique et, dissipée la fureur, les sondages pour 2022 plaçaient le président largement en tête au premier tour et qu'une seconde, avec des Gilets jaunes poussés par l'implacable désir de ne pas renier le jusqu'au boutisme d'un combat devenu sans cause, continuerait à défiler, à protester, à harceler, à l'invectiver et à le maudire.

Comme si la démocratie et le pouvoir présidentiel à l'avenir n'auraient même plus à composer, encore moins à dialoguer (ses opposants ne le souhaiteraient que si on leur donnait d'emblée totalement raison) , mais seulement à prendre acte d'une minorité qui sera de moins en moins soutenue et qui finira par exaspérer au-delà même des victimes directes de ses débordements - avec black blocs - parfois terrifiants. Il y a plus que de la lassitude mais de l'incompréhension, du ressentiment, de la saturation : le citoyen en a assez. Une lutte ayant perdu son sens ne devient plus qu'une incommodité républicaine.
Emmanuel Macron a pris acte de ce clivage à la fois navrant mais au fond reposant puisqu'une fraction du peuple français n'est plus "récupérable" car arc-boutée sur l'obsession de ne plus jamais l'être.
Ce triste soulagement explique la désinvolture condescendante avec laquelle le président a balayé le RIC - principale revendication des Gilets jaunes - et le refus plus approfondi de restaurer l'ISF dans sa forme extrême. C'est moins un bras d'honneur qu'il leur a adressé que l'expression d'une amère lucidité : comme ils rejettent tout, on n'a même plus besoin de les intégrer dans la rationalité républicaine.
Il n'empêche que cette récusation qu'il aurait pu formuler avec plus de complaisance démagogique - je rejette mais je reconnais que c'est très intéressant ! - ne doit pas conduire à négliger l'acceptation de la proportionnelle à hauteur de 20% même si apparemment, appliquée, elle n'aurait pas modifié radicalement les rapports de force parlementaires (Le Point).

Emmanuel Macron et les Gilets jaunes vont faire France séparée ! Ceux-ci auront les samedis, avec ou sans les black blocs, avec ou sans l'implication syndicale, et lui le pouvoir, avec l'issue de 2022, dont ,avec coquetterie, il a feint de ne pas se préoccuper, mais qui l'obsède.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
www.philippebilger.com
 
(Mis en ligne le 29 Avril 2019)

 

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