Se connecterS'abonner en ligne

Le coup de grâce à la Justice...

Référence de l'article : IJ5780
ImprimerEnvoyer par mailLinkedInTwitterFacebook
écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(2 Janvier 2017)

La Justice était blessée, il l'a achevée.

Mais quelle importance puisque le président de la République était sûr, avec la grâce totale accordée à Jacqueline Sauvage (JS) sortie de prison le 28 décembre, de s'attirer tous les suffrages, toutes tendances politiques et médiatiques confondues (Le Figaro).

Les grâces individuelles sont extrêmement rares. Encore plus quand elles sont à double détente. Je ne crois pas que dans notre histoire judiciaire il existe un cas semblable. Une grâce partielle suivie, bien plus tard, par une grâce totale. François Hollande se sera au moins singularisé quelque part.

Je ne suis pas un monstre. J'ai un cœur comme tout le monde. La vie de JS n'a pas été belle avec un mari dont elle était amoureuse et qui lui a fait subir, selon ses seules déclarations et celles de ses filles, des violences constantes. Un soir, elle l'a abattu de trois balles dans le dos.
Etait-elle pourtant cette faible femme ? Incapable d'aller déposer plainte alors que ses filles avaient été violées mais poursuivant une maîtresse de son époux avec une arme ? En en faisant une icône de la cause des femmes, on s'est mépris. Il en est d'autres qui auraient mérité davantage cet hommage douloureux. A son sujet, "l'idéologie victimaire" et un féminisme plus militant que convaincant ont fait des dégâts.
 
Mais j'ai perdu d'avance puisque la compassion serait d'un côté et la rigueur de l'autre. JS aurait dû être libérée au mois de juillet 2018 et après un double rejet de sa demande de libération conditionnelle, elle pouvait à nouveau en formuler une qui aurait sans doute cette fois été admise.
Sur un plateau de la balance, nous avons une justice criminelle qui a statué à deux reprises. En appel, on lui a présenté une défense absurde.

Comme tout avait été normal, et même exemplaire si on veut bien admettre qu'une cour d'assises ne juge pas une cause mais un crime singulier accompli par une personnalité unique, dans notre monde tout imprégné d'ignorance et de partialité il était inévitable qu'un comité de soutien se constituât en prétendant incarner le peuple français qui avait pourtant doublement sanctionnée JS.
Sur ce même plateau, deux juridictions d'application des peines, l'une à Melun et l'autre en appel à Paris, ont en effet rejeté la demande formulée par JS pour des motifs qui pouvaient être discutés mais qui n'avaient rien d'inepte.

Sur ce plateau, rien qui doive exiger compensation, réparation, consolation, expiation, contrition. De la démocratie et de la justice, c'est tout.

On en était là quand le président de la République a décidé d'octroyer une grâce totale à JS à quelque cinq mois de l'échéance de 2017. Parce que sans doute lui-même, ses conseillers, ses amis dans cet univers où il baigne et qui l'influence toujours dans le sens d'une mansuétude plus chic que véritablement pertinente, étaient mécontents de cette justice qui s'obstinait à être indépendante.

La grâce partielle avait déjà été accordée parce que les deux arrêts de cours d'assises n'avaient pas complu à ceux qui, aussi ignorants qu'ils sont péremptoires et assurés d'un écho auprès du pouvoir, avaient sollicité et convaincu le président de la République.
 
Sur un plateau donc, légitimité et normalité judiciaires, deux jurys populaires, deux juridictions spécialisées, une institution à la hauteur de ce que la République attendait d'elle, et, sur l'autre, ce qu'on peut appeler une justice privée.

Comment qualifier autrement cette affaire ordinaire tragiquement achevée mais portée au comble de l'incandescence politique et médiatique, ces grâces partielle puis totale arrachées par un clan, cette confusion entre des chagrins privés et l'intervention présidentielle, ces pressions incessantes obligeant les partisans d'une administration conforme de la justice à s'excuser de la vouloir, l'appel de Benoît Hamon, les filles de l'accusée sollicitant à nouveau François Hollande le 1er décembre, la démagogie politique et médiatique tenant pour rien l'intérêt supérieur de l'Etat, cette focalisation obsessionnelle sur une accusée discutable, ce délire ? Comment qualifier autrement que de justice privée, cette dégradation du droit de grâce en fait du prince, cette répétition furieuse conduisant du partiel au total, cette offense adressée à une bonne justice que les émois n'avaient pas gangrenée, cette autarcie constituant JS au sein de l'univers pénal comme le seul enjeu ? Comment nommer autrement cette déperdition de la justice, ce narcissisme influencé, ce privilège dévoyé ?

Si je suis le seul à penser et à dire cela, peu importe. Mais qu'on ne vienne pas m'accuser de corporatisme quand cette décision achève totalement la Justice déjà partiellement mise à bas.
Quand François Hollande ne parle plus pour insulter les magistrats mais agit.
Et donne le coup de grâce à la Justice.

(Mis en ligne le 2 Janvier 2017)

_____________________________________________________________________

Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/ 
 
(Mis en ligne le 3 Janvier 2017)

 
 
Articles similaires
Nouvelles traites humaines : de nouveau,...Les grands avocats sont bons "même...Sauver la Planète (sic) : est-ce le boulot du...Expertises psychiatriques pour Le Pen et Gilbert...Quand la Constitution se met à ressembler à un...L’arrogance et la suffisance des justiciers en...Souveraineté juridique de la France : une des...Dois-je m'excuser de travailler à Sud Radio...Kotarac quitte LFI : l'un des symptômes de...« Attaque » de l’Hôpital : le plus inquiétant fut...Non, tout le monde ne déteste pas la police !Aéroport de Toulouse : la procédure de...Le président et les Gilets jaunes font France...Révolution en Italie : les mots « parent 1 » et «...21% des Français satisfaits de la Justice :...France 2 : une chaine PUBLIQUE ne doit pas trier...Un antiracisme coupable du délit de bêtise...Casseurs: combien de temps va-t-on encore laisser...Vive le Sénat !Benalla et rôle du Sénat : les factieux ne sont...De la mort lente de la démocratie...Un président absent a toujours tort !La perversion de la généralisation, la facilité...Enfin des César réussis !La naïveté comme seule politique….Marianne, Simone Veil, et la montée sans fin de...A.Benalla : LE bodyguard qui voulait tutoyer les...1 796 condamnations, dont 316 à de la prison...Emmanuel Macron a osé suggérer : « L’État doit...L’Elysée et Matignon ne savent plus comment se...Que penser du projet de Loi anticasseurs ?Montesquieu banni ! De la fusion charnelle en...Benjamin Griveaux devrait parfois se... taire !Traité d'Aix la Chapelle : un affront au...Cesare Battisti : fin de la simili-cavale, et...Qui veut désarmer la Police ?Deux poids, deux mesures (suite) : cagnotte...Toute conviction est-elle une maladie ?Police, CRS : doit-on interdire le Flash-Ball® en...Que l'on sorte de l'affaire Benalla, et...Voitures brûlées à la Saint Sylvestre ? Zéro...Emmanuel Macron : coup d'Etat, an II ?Etienne Chouard mangerait-il les petits enfants ?Fragments épars d'une France déprimée...Emmanuel Macron dos au mur« Mur des cons » : mais où est l’impartialité de...Champs-Elysées (!) : honte, mais pour qui ?Acquittement de Coutances : la raison prise en...Ah! si Emmanuel Macron était Georges...La religion catholique ne reçoit pas que des...Général de CASTELNAU : comment il nomme Pétain en...France : la liberté d’expression bien mal en...