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Le 30 avril et ses nombreux fantômes

Référence de l'article : IJ6072
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écrit par Régis de CASTELNAU,Avocat, ancien vice-Président du Syndicat des avocats de France, Président d'honneur de l'Association française des avocats conseils des collectivités, Auteur de nombreux ouvrages, dont "Le fonctionnaire et le Juge pénal",(30 Avril 2017)

 

Il faut faire attention avec les anniversaires. Les chansons nous disent qu’ils doivent être heureux, joyeux ou simplement bons. Oui mais, s’il y a des anniversaires qui commémorent des naissances, d’autres le font de morts, voire d’événements terribles. De toute façon ce sont toujours des interpellations, nostalgiques, inquiètes ou douloureuses, et même pour les plus joyeux, les souhaits, gâteaux et bougies ne sont là que pour les masquer. Il y a déjà un moment que le jour du mien, je me dis sans gaieté, « une année de moins ».

Mon frère est né le 30 avril 1947, le jour anniversaire de la bataille de Camerone, devenue fête de la légion étrangère. Mon père qui servait alors au premier Régiment Étranger de Cavalerie y vit bien sûr un symbole dont il était curieusement fier. Ce frère aîné trop tôt disparu aurait eu 70 ans aujourd’hui, son absence en est un peu plus lourde. J’aurais tant de choses à lui dire.

Le 30 avril 1975 tombait la ville de Saïgon, clôturant ainsi une guerre de 40 ans qui vit pour finir, la terrible défaite de la première puissance du monde, battue par un petit peuple d’une vaillance inouïe pour qui l’indépendance valait tous les sacrifices. Étonnamment, cette tragédie est aujourd’hui refoulée, alors qu’elle avait complètement envahi notre jeunesse. En Occident, c’est à cause du remords, au Vietnam et en Chine, les adversaires millénaires, parce que ce n’est qu’une bribe d’une très longue histoire.

Slobodan Despot avait publié sur les réseaux il y a quelque temps, une vidéo de l’amiral George Morrison assez bouleversante. Il y parlait juste avant sa mort, de son fils Jim, le Roi Lézard, l’artiste de légende. Jim Morrison a hanté ma jeunesse, et cela, je l’ai partagé avec beaucoup. Au-delà de sa mort tragique et soi-disant mystérieuse, il y eut quelques temps plus tard le film halluciné de Coppola et son introduction de folie. Impossible d’écouter « The end » sans se replonger dans la guerre du Vietnam, traumatisme oublié de toute la jeunesse de ce temps-là.

L’amiral Morrison était le commandant des forces navales américaines dans le golfe du Tonkin au cours de « l’incident » d’août 1964 qui servit de prétexte à l’intervention américaine au Vietnam qui déboucha sur la catastrophe, dont cette région subit encore les conséquences. Son fils était un des emblèmes flamboyants de la jeunesse d’Occident qui s’opposait à cette guerre. Jusqu’à sa mort en 1971, Jim qui avait rompu avec son père, ne lui adressa plus la parole. Dans la vidéo, George Morrison conclut : « mon fils a suivi un chemin droit, j’aurais aimé le connaître ». Et Slobodan de commenter : « Ce jugement net et carré, cette mâle émotion et cette candide repentance sont aussi étrangers aux Européens d’aujourd’hui que les testicules le sont aux bœufs ».

J’ai vécu 20 ans avec Jim Morrison qui a aussi hanté une partie de ma vie d’homme. Et cela je ne l’ai partagé avec personne. Il se trouve que j’ai habité l’appartement où il est mort. J’ai pris mon bain dans la baignoire où Pamela l’a retrouvé ce matin-là. Le voisin nous a raconté le hurlement qu’elle avait poussé, l’intervention des pompiers qu’il avait appelés, sa vision du corps de Jim et la certitude de sa mort. Curieux compagnonnage avec un fantôme, je suis rarement entré dans ma salle de bain le matin sans y penser. Je lui racontais le monde d’après son départ, moyen pour moi d’essayer de le comprendre.

Enfin, appartenant à une famille de vieille aristocratie militaire, farouchement catholique, fils de colonel, petit-fils, et arrière-petit-fils de général, mon adhésion à 25 ans au Parti Communiste Français eut l’effet que l’on peut imaginer. Devenu rapidement l’avocat de la direction du PCF je donnais ainsi à mes engagements un caractère public, qui fut pour mes proches, peut être parfois difficile à porter. Il n’y eut pas de rupture consommée, seulement une prise de distance, et le soin mis à ne jamais aborder le sujet.

Un jour pourtant, mon père m’appela au téléphone pour prendre de mes nouvelles et s’enquit soudain d’un débat au sein de la direction du Parti après une défaite électorale. Je lui décrivis rapidement la situation, lorsqu’il me demanda : « et toi là-dedans ? » Prudent je répondis : « oh vous savez, moi je suis bête et discipliné ». Pour entendre la réplique qui disait tout : « quand on porte ton nom, on est discipliné ». Rappel au règlement par pudeur et autre façon de me dire en fait, que la cause que l’on défend vaut moins que l’honneur qu’on met à le faire. Et que pour lui je n’avais pas dérogé.

Comme l’amiral Morrison, il ajouta peu de temps avant sa mort un « nous ne t’avions pas compris » auquel je fus contraint de répondre que moi non plus, et qu’il faudrait qu’un jour je m’en explique. Ou plutôt que je me l’explique.
Ainsi que me le demandent, à chaque fois, mes fantômes du 30 avril.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.vududroit.com/2017/04/30-avril-fantomes/ 

(Mis en ligne le 30 Avril 2017)

 
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