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La parole est à l'honneur, mais laquelle ?

Référence de l'article : IJ6081
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire, Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(5 Mai 2017)
 

J'ai appris récemment une très bonne nouvelle. Il y a longtemps - difficile de situer la date exacte - le Barreau de Paris, outre la Conférence du stage et la Conférence Berryer, disposait aussi de la Conférence Tronchet pour apprécier les talents et la qualité de la parole.
 
Les deux premières, à mon sens, ne relèvent pas, à cause de leurs modalités, de l'exercice de la parole tel que je le conçois. Peu ou prou elles permettent une préparation, une élaboration, une écriture bien avant l'heure de sorte que le moment venu on a moins un orateur qu'un lecteur ou une personnalité suffisamment habile pour paraître s'éloigner d'un texte pourtant bien présent. Ce n'est pas la parole dans sa pureté, son improvisation et sa liberté. Ce n'est pas un saut dans l'inconnu mais un confort avec un parachute déployé dans le secret d'un bureau ou d'un cabinet plusieurs jours avant l'expression publique. Cette épreuve n'est pas médiocre mais qu'on ne dise pas qu'elle est susceptible d'appréhender, chez celui ou celle qui parle, le don fondamental de l'oralité. Au mieux, surtout sa mémoire.
 
Je tiens pour rien les saillies de la Conférence Berryer où des Secrétaires sont condamnés à être méchants sur le vif durant quelques minutes en oubliant le plus souvent que l'intelligence est encore plus nécessaire pour l'acide systématique que pour le bienveillant. Rien de plus pitoyable que l'esprit volant bas et prétendant faire mal alors qu'il ne fait rire que de soi.




La Conférence Tronchet a disparu faute de combattants et de candidats. Elle avait cette particularité de proposer un sujet cinq heures avant la prestation - un peu plus que dans mon Institut où, après avoir choisi leur thème, ceux qui souhaitent perfectionner leur parole essaieront aussi de le structurer dans leur tête - et d'entendre l'orateur ensuite, dénué de tout sauf de lui-même et de ses forces et lumières intrinsèques. Et que de révélations qui s'ignoraient et se découvrent enfin ! Des tribuns miraculeusement éclaboussent et des sérénités convainquent.
 
C'est cela seulement, la véritable parole. Surgissant de soi, elle autorise l'auditeur à la prendre de plein fouet dans le bonheur ou la déception, pour l'évaluer, l'admirer ou non. Elle représente un univers autonome dont le verbe, la conviction, l'élan sont créés dans l'instant même où ils brisent à chaque seconde le silence. Une coulée d'existence, un lien indissociable qui pousse autrui à juger l'être grâce à sa parole et la parole grâce à la personne qui à ses risques et périls la profère - mais comme c'est exaltant dans un monde où les prudences sont partout !
 
Après une seconde d'étonnement, il m'est apparu évident que la Conférence Tronchet, avec ce qu'elle impliquait et imposait, disparaisse. Et plus que jamais nécessaire qu'elle renaisse avec le terreau exemplaire qui la portait. Une telle démarche, toute de liberté, d'audace et de talent, ne peut plus demeurer dans les oubliettes. Même si inventer est épuisant quand lire ou se souvenir est si reposant.
 
Il suffit de dépasser cette triste constatation liée à la Tronchet pour prendre conscience que dans tous les univers de la parole, celle-ci est longtemps mâchée avant d'oser montrer le bout de sa formulation. Dans l'entreprise, même chez les plus hauts dirigeants, en politique, même chez les personnalités apparemment les plus douées, dans les médias, dans le judiciaire, dans tous les lieux et institutions où le verbe tel que je le rêve devrait être à l'honneur, dans les joutes comme dans les dialogues, dans l'empathie comme dans l'antagonisme, la parole nue est perdue ou en perdition.
 
Je n'ai même pas besoin d'évoquer la cause principale de ce naufrage se rapportant à la peur de soi parce qu'avec angoisse, faute de culture générale et d'Humanités, on s'effraie à l'idée de devoir seulement compter sur soi pour la substance.
 
Cette parole riche et libre dont on a de plus en plus la nostalgie n'est que la conséquence d'un monde qui se délite et s'appauvrit. Mais rien ne serait pire qu'un déclinisme résigné et impuissant.
 
Je suis sûr qu'on peut remettre la Conférence Tronchet et la parole à l'honneur. Pour ma part, je suis partant.
Qui parle me suive.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/

(Mis en ligne le 5 Mai 2017)

 

 
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