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La Justice n'est pas du cinéma, même personnifiée par de brillants acteurs

Référence de l'article : IJ5966
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(17 Mars 2017)

Encore un billet sur lui !
Je vais finir par me demander si Eric Dupond-Moretti ne représente pas le lien entre mon monde d'hier que je ne regrette pas et celui d'aujourd'hui qui me comble. Comme il est partout, je le croise, je le rencontre au propre rarement, au figuré souvent.

Mon rapport est étrange avec lui. Il l'était quand j'étais magistrat, il l'est encore davantage depuis que je ne le suis plus. Comme si j'étais plus libre pour appréhender sa personnalité et exprimer mon sentiment. Il n'est jamais simple d'avoir un ami avec lequel on est en désaccord sur presque tout et qui vous agace, au fond, en même temps qu'on l'estime, paradoxalement pour les mêmes motifs.

Celui qui demeure un remarquable avocat me fascine, depuis quelques mois, par le cours d'une destinée qui s'abandonne à une pluralité d'expériences et de représentations ne négligeant pas le judiciaire mais le mêlant à une médiatisation people aussi bien que politique. Il est devenu, comme on dit aujourd'hui, incontournable sur tous les sujets, même ceux qu'il maîtrise, et sa plus récente mue l'a conduit à être acteur dans un film de Claude Lelouch. Il y joue un président de cour d'assises follement amoureux d'une prostituée. C'est évidemment une situation qu'on rencontre tous les jours !

Mais je dois l'avouer : si je me prends à être si critique à l'égard de cette dilapidation recherchée de ses dons et talents divers, peut-être est-ce dû à la frustration sourde de le voir si surabondant et réaliser un rêve de plénitude que mes limites m'ont toujours interdit ?

Il n'empêche que, questionné sur le film et sur son rôle, il répond sérieusement - c'est la force de ces intelligences que d'instiller de la pensée même au sein du divertissement - qu'être avocat peut être un avantage pour jouer la comédie.

Pas de droit  à une deuxième prise…..

Il vaut la peine de citer intégralement son propos :

"Beaucoup de mes confrères nient la théâtralité d'un procès. Je revendique le côté acteur de l'avocat. On déclame dans une salle, on porte un costume, sans oublier la sonnerie pour annoncer l'entrée des protagonistes comme au théâtre. Il faut maîtriser une certaine technique oratoire et surtout savoir partager une émotion. Mais il existe une différence de taille : quand je plaide, je n'ai pas droit à une deuxième prise. Et puis on évolue dans une réalité très sérieuse : la liberté d'un homme est en jeu" (JDD).

Eric Dupond-Moretti nous parle moins de la cour d'assises que de lui-même et par sa réplique nous donne une clé très éclairante sur son comportement à l'audience.



Pour la cour d'assises, j'ai souvent entendu en effet, de la part de personnes étrangères à la chose judiciaire, que la justice était du théâtre alors qu'elle ne l'est absolument pas, pas plus d'ailleurs qu'elle n'est du cinéma.
Ce qui s'y déroule, ce qu'on voit, ce qu'on entend, ce qui s'agite et se meut, les idées, les doutes, les émotions, les colères, les indignations en son sein, sont le comble, au contraire, de l'authenticité et la parole n'y est convaincante, quel que le soit le rôle de celui qui en use, qu'à condition de l'alourdir de sincérité, de la lester de vérité et de l'offrir aux autres comme un moyen irremplaçable de se retrouver dans le maquis de la réalité criminelle.

J'admets que l'artifice, la comédie peuvent être, pour certains, une tentation et qu'en y succombant, ils fuient la tension du débat et de l'élucidation pour se reposer dans la convention. Je ne nierai pas - ce serait absurde - que pour quelques-uns, magistrats et/ou avocats, la posture se substitue à la nature, le personnage à la personne et le rôle à la spontanéité de la vie.

Pour celui qui a observé cette dénaturation, surtout quand il est acharné, se défiant de soi et du narcissisme que peut engendrer une mission capitale, à rester lui-même sans fard, cette théâtralisation de soi est insupportable et on s'en console à peine en sachant qu'elle sera dévastatrice pour un jury.
Rien n'est plus éloigné du climat éprouvant et digne d'une cour d'assises que le ludique qui vulgairement cherche à se glisser dans les interstices de la gravité, dans les marges de la tragédie. Il y a des avocats petits, médiocres qui se rengorgent et ne cessent de se comporter comme s'ils étaient plus importants que la vérité à chercher au bout du crime en se pavanant face à des citoyens considérés moins comme des jurés que comme des spectateurs, des admirateurs.
Eric Dupond-Moretti est aux antipodes d'une si piètre vanité.

Parce qu'en validant la relation de la comédie avec la défense, il ne cherche pas à nous faire croire que la première affecterait la seconde. A mon sens il est le comédien de lui-même. Il ne joue qu'avec sa partition.

….. face à l’omniprésence étouffante du crime et de ses dévastations en chaîne

Sa nature, avec l'excès, l'outrance, le caractère totalement débridé que j'ai connu et qu'il se permet, le fait sortir des sentiers battus, des chemins tranquilles et mesurés d'une attitude judiciaire qui pour être respectable, ne ferait pas de son acteur une personnalité qui provoquerait, intimiderait, bousculerait avec cette unique visée : être perçue comme singulière, se distancier du commun des avocats, dépasser par l'affirmation de soi, de son verbe, de sa manière d'être, de son talent, de sa liberté sauvage - pas du tout civilisée en effet, jouant sur le fait qu'elle jouit de se vivre comme illimitée contre les obligatoires retenues de beaucoup - la piétaille de ses confrères qu'il ne défend, par corporatisme, que dans les émissions où les magistrats, pour lui, sont coupables, forcément coupables.

En même temps il n'offre plus la moindre once d'imprévisibilité tant son atypisme aujourd'hui est codé, figé et structuré. Président de cour d'assises, pour rire, amoureux d'une prostituée comme défenseur à tout crin d'un accusé évidemment innocent, il donne à voir la richesse de sa palette mais les tonalités de celle-ci sont homogènes. Toujours les mêmes couleurs.

Pour terminer, un étonnement. L'avocat ne serait pas comédien, et la cour d'assises du théâtre, seulement parce que le premier n'aurait pas droit à une deuxième prise et que la liberté de son client serait l'enjeu du débat pour la seconde.
On ne se refait pas. Si j'avais eu à battre en brèche cette image fausse, choquante de théâtralisation, je l'aurais contredite par l'omniprésence ostensible, étouffante, presque inhumaine du crime et de ses dévastations, par la douleur des victimes en vie, par le souvenir des victimes disparues, par les consolations et les rigueurs de la justice. Par la dureté trop vraie de ce monde.
Parce que la justice n'est pas du cinéma !

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/ 
 
(Mis en ligne le 17 Mars 2017)

 
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