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L'amitié a-t-elle besoin de preuves ?

Référence de l'article : IJ6778
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire, Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(8 Avril 2018)

C'est si bon de retrouver ce qui donne du prix à l'existence, de quitter les sujets d'écume, les thèmes de conjoncture pour plonger, la sensibilité la première, dans les profondeurs de notre humanité, pour comprendre ce qui la rassemble ou ce qui la déchire.
Presque aussi passionné par l'analyse des sentiments que par le fait de les éprouver ou de les vivre, je suis fasciné depuis quelque temps par les mille figures que peut revêtir l'amitié qui dans sa quotidienneté, sa généralité et sa proximité apparaît, au même titre que l'amour, comme une richesse et une douceur essentielles.

Ce qui ne signifie pas que je m'abstienne d'interroger sans cesse cet élan et cette complicité que beaucoup accueillent telle une évidence. Parce que c'était lui, parce que c'était moi. Je n'ai jamais eu le bonheur, ou la facilité, d'être frappé par cette sorte de "coup de foudre" qui dans l'instant vous fait passer du côté de l'autre qu'on connaît à peine pour le constituer, en anticipant, comme un compagnon nécessaire.
N'ayant jamais été capable d'appréhender simplement ce qui advient pour le cœur et pour l'esprit, en permanent questionnement sur la manière dont le sentiment naît, se développe, s'altère, disparaît ou triomphe du temps pour demeurer aussi éclatant qu'au premier jour, il est clair que je ne suis pas la personnalité idéale pour le long fleuve tranquille d'une amitié sans souci.

Sans forcer le trait, il me semble cependant que mes enthousiasmes ou mes doutes, mes baisses d'intensité ou mes certitudes, s'ils peuvent être épuisants pour l'autre, ne sont pas forcément vains. Ils rejoignent peut-être cette impression que rien ne peut se faire sans nous, sans une action persévérante, constante, quasiment quotidienne de notre part. Il y aurait des preuves d'amitié comme il y a des preuves d'amour.



Le sentiment qui ne serait pas cultivé précieusement, intensément s'effacerait peu à peu de notre champ de vie et nous laisserions doucement s'estomper ce que nous n'avons plus envie de retenir puisque l'autre, l'ami, a oublié d'assumer sa part et que nous avons accepté le délitement inévitable qui allait en résulter. Aucune raison ne vous contraint à vous placer dans la dépendance de quelqu'un qui ne manifeste plus rien d'actif pour vous.
Il est angoissant de devoir constater, pour des natures comme la mienne, comme l'amitié ne se tient pas à l'origine, comme un socle sur lequel on aurait le droit de tout faire reposer puisqu'il est invulnérable, à l'abri de tout, tel un parfum qui à chaque seconde se glisserait dans le fil de notre existence.
J'ai au contraire perçu que l'amitié était sinon au bout du moins insérée dans une obstinée légitimation d'elle-même comme si l'un et l'autre étaient contraints, pour l'allégresse du compagnonnage, de se prodiguer des justifications qui constituaient ce sentiment non plus comme un confort, une évidence mais telle une épreuve, un défi, une victoire, sans cesse, contre l'usure et l'assoupissement. L'amitié n'est certes pas l'amour mais ce qui peut blesser celui-ci n'est pas forcément étranger à ce qui risquera d'affecter celle-là.
Ne pas ériger l'amitié sur un piédestal de telle manière qu'elle susciterait du bonheur par le simple fait de sa présence en vous, ne pas la faire bénéficier d'une inconditionnalité et d'une immunité totales mais offrir à son service une conditionnalité vigilante, chaleureuse, critique et sincère a évidemment pour conséquence de la soumettre aux vents ordinaires, de ne pas la faire échapper systématiquement aux aléas qui gangrènent parfois la quotidienneté même la plus réussie - l'ennui, la répétition, le désintérêt, la déception, la lâcheté - avec une trop aigre lucidité. On sait que l'ami est là pourtant, à portée du cœur mais malheureusement sous le regard d'une personnalité aussi peu faite pour une amitié sans nuage que pour une passion sans orages délicieux.
Pas facile de se faire comprendre. C'est devenu un tel poncif de s'affirmer ami pour la vie, quoi qu'il en coûte, que la moindre réserve fait de vous un malappris du sentiment. Pourtant je crois profondément à l'amitié intense, authentique au point de préférer l'achever plutôt que de la laisser survivre dans une honnête moyenne seulement, dans une tiédeur de tisane.
Rien plutôt que cette chute, cette triste acceptation.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/
 
(Mis en ligne le 8 Avril  2018)

 

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