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Je suis en crise, donc je suis !

Référence de l'article : IJ6606
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire, Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(26 Janvier 2018)

On abuse, moi le premier, de cette pensée d'Antonio Gramsci qu'on ne cite d'ailleurs jamais jusqu'à la fin : "Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres". C'est la définition qu'il donne de la crise.

La notion de crise n'aurait pas un tel succès si elle ne servait pas à ajouter aux rares crises malheureusement trop réelles une sorte de voile fantasmatique destiné à instiller partout du pessimisme, à justifier des impuissances et à constituer les institutions, les services publics et les entreprises trop prospères comme des moribonds permanents. La crise est attendue, espérée, anticipée, serinée, ressassée. On raffole de ce concept qui vient même en l'absence de toute maladie évoquer faiblesses et plaies. La crise, chez nous, ne sera jamais en crise.

Ce n'est pas signifier qu'il n'y a pas d'authentiques crises comme celle qui depuis plusieurs jours, au sujet des prisons, laisse la garde des Sceaux relativement désarmée (Le Figaro). Ce conflit est d'autant plus remarquable que le monde pénitentiaire n'existe vraiment, n'appelle une réflexion et une action de la part du pouvoir politique, que si la crise surgit ostensiblement et interdit enfin toute indifférence.



Je ne formulerai pas la même observation pour l'univers judiciaire dont j'ai eu l'impression, parfois, que sans la miraculeuse et chronique référence à la crise il se serait senti orphelin, en tout cas dénué de toute justification honorable.

Pour l'idée de crise, les médias ont les mêmes yeux ravis, et la même appétence, que pour tous les dysfonctionnements susceptibles de rompre la normalité et capables de rendre celle-ci moins ennuyeuse grâce au soufre de l'inattendu et de l'incongru. Ils s'attachent non seulement aux seuls trains arrivant en retard mais à tout ce qui pourrait, au point de l'imaginer et de l'inventer, instiller du piment dans le cours ordinaire des choses et des situations. Rien n'est moins médiatique que l'intolérable visage d'une banalité décente et honorable.

La crise est ce qui excuse mais aussi ce qui excite.

Rien de plus banal que la tranquillité sans éclat d'une vie, d'une politique ou d'une entreprise. Avec quelle volupté proche du sadisme, on s'acharne sur les formidables réussites de certains de nos très grands groupes, par exemple LVMH, pour se rassurer en scrutant le moindre indice de fléchissement, la plus petite preuve de transgression, un zeste d'anomalie, une dose infinitésimale d'indécence : c'était trop parfait, il y avait donc bien une crise !

Cela va, à l'extrême, jusqu'à aspirer à cette équation impossible d'une société mondialement célébrée et reconnue mais qui serait dirigée par une personnalité ayant eu le bon goût de demeurer pauvre !

Le recours obsessionnel à l'illusion de crise permet aussi à chaque citoyen de souffrir moins de la distance et de l'éloignement. Ainsi ils en bavent aussi, l'argent ne fait pas forcément le bonheur et la péripétie la plus anodine exploitée médiatiquement, gangrenée par l'envie, se mue en une terrifiante et délicieuse catastrophe. La crise n'épargne pas les puissants, elle sert à tout : le "tout va bien" n'est jamais sûr, on peut espérer que la crise y mettra bon ordre !

Je suis en crise donc je suis. Pour beaucoup de destins individuels, la preuve de leur existence se trouve dans cette identité forgée par les remous et les agitations de l'âme et de l'esprit.
S'il y a des crises brutales de toutes sortes qui viennent en effet parfois frapper la France et le monde, elles sont suffisamment douloureuses et dévastatrices pour qu'on n'éprouve pas le besoin de les multiplier par tactique, par intérêt, par sauvegarde, par sadisme ou par déformation.

Il n'y a pas si souvent des anciens mondes cédant la place aux nouveaux. Dans leur clair-obscur, quand les portes de l'avenir s'ouvrent en grinçant, prenons garde au surgissement des démons.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/
 
(Mis en ligne le 26 Janvier 2018)

 

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