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Hommage à Maître Thierry LEVY, un être d'exception

Référence de l'article : IJ5861
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(3 Février 2017)

Thierry Lévy est mort le 30 janvier 2017.
Je déambulais et soudain j'ai appris la terrible nouvelle. Un ami cher venait de disparaître.
Le 10 février 2008 j'avais écrit sur ce blog un billet : "Vraiment Maître", dans lequel j'analysais et célébrais l'avocat incomparable qu'il était.

Le 1er mai 2015 il m'avait fait la grâce d'un entretien sur ma chaîne YouTube. Saisi, je l'avais découvert avec les stigmates d'une grave maladie et quand il m'a quitté, il a rassuré mon inquiétude avec un sourire dont j'espérais n'avoir pas à suspecter la sincérité. Ses réponses, au cours de notre échange de 45 minutes, ont été éblouissantes d'intelligence, de profondeur et de provocation stimulante. Beaucoup d'avocats m'ont fait savoir qu'ils avaient entendu un "Maître" et un exemple.

Un dîner où nous l'avions convié, il y a quinze ans. Nous quittant, avec un sombre satisfecit il me déclare : "Tu es le seul magistrat avec lequel je consente à partager le pain et le sel".

Ce n'était pas un vain mot de sa part. Le signe que, pour ses appétences et ses choix, il ne transigeait sur rien. Et que le bonheur était d'avoir été élu.



On ne fait pas le tour de son immense personnalité en la réduisant à sa part judiciaire et à ses combats contre la prison et, plus généralement, à sa détestation de tout ce qui de près ou de loin apparaissait comme une répression. On devine comme nos philosophies pénales étaient opposées mais cet antagonisme n'avait pas la moindre importance parce que j'estimais trop la force de son engagement, la puissance de sa pensée, la singularité de sa démarche pour me préoccuper de ces divergences. J'admirais son éloquence, la plus belle langue du barreau, son refus absolu du narcissisme et de la médiatisation judiciaires, sa solitude hautaine mais jamais condescendante, cette capacité inouïe qu'il a eue toute son existence de ne jamais laisser sa personne se dégrader en personnage, l'avocat tourner à l'histrion même talentueux. Jamais Thierry Lévy n'a pu être pris en flagrant délit de représentation de soi. L'orgueil de défendre, jamais la vanité d'être.

Un avocat d'exception

Si Thierry Lévy a été ce professionnel à l'envergure indépassable, c'est qu'il était irrigué, nourri et sublimé par la densité et la culture de l'intellectuel, la passion de l'écriture et le génie de l'écrivain capable aussi bien d'essais fulgurants sur la justice et la société que de développements complexes et riches sur l'art de convaincre ou d'une biographie magnifique, pour finir, de sa mère Rose. Rien de ce qui relevait du registre de l'esprit et de la sensibilité, malgré l'apparence parfois roide qu'il affectionnait pour décourager les importuns, ne lui était étranger.

Je le vois, je l'entends, dans certaines émissions rares où il acceptait d'aller - notamment "Ce soir (ou jamais !)" chez Frédéric Taddéï - avec son air indigné ou serein, jamais méprisant, et sa concentration intense dans l'écoute et pour sa réplique qui allait surgir, le plus souvent grave mais parfois lestée d'une ironie décapante et sans merci. Là où il intervenait, la futilité et la superficialité s'effaçaient.

De sa bouche, de son intelligence ne sortaient jamais les banalités que l'univers médiatique impose pourtant même aux invités les plus libres, les plus rétifs. Il n'avait peur de rien parce qu'il avait une indicible confiance, sans arrogance, en son courage de penser et de dire. Cette extraordinaire indépendance qui lui était consubstantielle, il ne la déniait pas aux autres et ce n'est pas de lui qu'auraient pu surgir des menaces de judiciarisation de la pensée.

La liberté d'expression qui était la sienne à laquelle il ne dérogeait jamais et qui me touchait d'autant plus qu'elle était tendue vers la vérité, était inséparable d'une infinie faculté de compréhension et d'écoute. C'est en ayant bénéficié souvent de cette dernière que je lui ai dédié en connaissance de cause mon livre sur Robert Brasillach : "A Maître Thierry Lévy qui comprend tout et n'a peur de rien".

Un intellectuel d'exception

Dans les notices nécrologiques (Le MondeLe Figaro) qui lui ont été consacrées, aussi complètes qu'elles soient, manquaient forcément l'intimité de l'amitié, la douceur et la fraternité de liens irremplaçables, aussi rarement qu'ils aient pu se manifester à la fin de sa vie.

Ce sont les instants magiques glissés entre les obligations, nos déjeuners qui restent le plus intensément gravés dans ma mémoire parce que Thierry m'offrait ce dont naturellement il disposait et usait à profusion, avec une générosité de cœur et d'esprit qui me laissait reconnaissant et comblé.

Je ne tiens pas pour rien la complicité joyeuse, les rires qui permettaient à notre relation de jouer sur toute la gamme. Je n'oublie pas la tendresse et la fierté du père quand il évoquait ses enfants, et comme il était heureux alors d'en côtoyer deux qui avaient choisi comme lui - grâce à lui ? - la splendide mission de parler pour les autres quand elle n'est pas dévoyée ni assumée médiocrement. Je retiens encore les confidences jamais impudiques sur un compagnonnage amoureux qui le montrait toujours plus inquiet pour l'autre que pour soi.

Thierry Lévy n'était pas de ces amis qui se contentent des mots de l'amitié sans en donner les preuves. Je me rappelle, lors de l'ignominieuse attaque de Francis Szpiner à la suite du premier procès Fofana, qu'il était immédiatement accouru à ma rescousse, me proposant d'engager, avec son aide, une action qui aurait mis au jour les facettes multiples de l'avocat de la mère d'Ilan Halimi. Je n'avais pas osé, j'étais encore avocat général, et je me suis contenté du processus disciplinaire.
Mais il avait été le premier.

Au cours de ces deux dernières semaines, je l'avais eu au téléphone et sa voix affaiblie m'avait angoissé. Il répondait moins vite à mes SMS. Mon ultime question : « Tu ne me mens pas, tu vas bien, ce n'est pas la suite du cancer ? ». « Mais non, Philippe, je vais bien ».
C'était tout lui que ce voile jeté sur le trouble, la possible tristesse de l'autre, pour les étouffer.

Un ami d'exception

Thierry Lévy n'a pas cessé de tenir les promesses qu'il s'était faites à lui-même, de rigueur, d'intégrité et de solitude si la vie sociale le contraignait à des compromissions. J'ose à peine l'exprimer tant il aurait en horreur un extrémisme de la louange, même le plus sincère qui soit. Je me risque. Je l'ai fréquenté, écouté, aimé comme s'il me présentait, parfois, le modèle de ce que j'aurais désiré être avec une rectitude et une liberté dont lucidement, par comparaison avec lui, je m'avouais n'incarner que des brouillons.
Je revois son visage puissant, fier, inoubliable.
Et je me souviens.
 
(Mis en ligne le 3 Février 2017)