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Henri Leclerc : mais quels Mémoires !

Référence de l'article : IJ6288
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire, Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(2 Septembre 2017)

 

Dans le monde judiciaire, qu'on l'aime ou non, qu'on partage ses convictions ou pas, Henri Leclerc est considéré comme un formidable avocat et un parfait honnête homme.
Il vient de publier ses Mémoires qui, phénomène exceptionnel, trop rare pour ne pas être souligné, sont à la hauteur de sa personnalité et de son histoire. De ses histoires, devrais-je écrire.

Et même davantage. Car son livre "La parole et l'action", que j'ai dévoré en un trait de temps, à la fois lecteur passionné et d'une certaine manière encore acteur impliqué, nous projette dans une histoire judiciaire de soixante années et dans l'Histoire tout court.

Henri Leclerc est un avocat, un combattant, un témoin. Aucune des luttes juridiques, intellectuelles, politiques, sociales, humanistes de notre époque ne lui est demeurée étrangère. De quelque côté qu'on se tourne, on le rencontre. Toujours plus du côté du Mouvement que de celui de l'Ordre.

Je n'hésite pas à le reconnaître même si je me suis trouvé en désaccord avec lui sur beaucoup de plans, sans avoir l'impudence de me mettre sur le même pied que lui. Son idéologie, son ancrage dans une gauche à la fois hugolienne et extrême, sa philosophie pénale et sa vision judiciaire imprégnées d'un progressisme qui ne souffrait pas l'offense du réalisme ou d'une quelconque désespérance sur l'humain, son inlassable participation à des causes de rupture politique et de contestation sociale me plaçaient aux antipodes de ses conceptions. J'ai d'autant moins de scrupule à l'admettre qu'Henri Leclerc dit avoir pris ses distances avec mon "personnage public...réactionnaire" en concédant un blog "intelligent". Qu'importent ces antagonismes pesant peu au regard des belles appréciations judiciaires qu'il a bien voulu formuler sur moi et qui me touchent !

Analyses stimulantes et profondes

Pour ma part, je songe à l'immense avocat qui, en possession d'un savoir juridique impressionnant et "tous terrains", passionné par le droit lui-même et les avancées qu'il permettait, au fil du temps, à Bobigny comme à Paris, n'a cessé de m'éblouir, de m'enseigner sinon de me convaincre, d'être un modèle sur le plan de l'intelligence et de la parole.

Ces Mémoires, qui se lisent vite et lentement comme un superbe roman (on a hâte d'aller au bout et on recule ce moment...) sont admirables - je pèse mes mots : dignes d'être admirés - parce qu'ils ouvrent des perspectives et offrent des analyses, les unes et les autres stimulantes et profondes, sur sa déférente amitié pour son Maître Albert Naud, sur la Justice, ses rapports avec la société, l'éthique de l'avocat, la sincérité et la stratégie du plaideur, la détestation de la peine de mort, l'éloquence, l'engagement et la bonne foi, le militantisme et l'exigence de vérité, tant de thèmes encore à foison. Une richesse, une surabondance qui ne donnent pas des haut-le-cœur mais élèvent l'esprit. Je voudrais faire un sort à quelques-uns.



D'abord, quelle extraordinaire mémoire pour une existence si emplie même si la modernité, avec ses moyens de restituer le passé, répare les possibles oublis. Je demeure saisi, moi qui suis condamné à maudire la pauvreté de mes souvenirs.

Nombreux états de grâce et quelques (rares) défaillances

Ensuite, quelle éclairante leçon, tout au long de ces pages, mais prodiguée avec la modestie de celui qui maîtrise et l'expérience de celui qui a tout connu, entendu et plaidé, sur la parole, l'art du verbe, les modulations de la pensée et de la conviction au rythme du souffle intérieur et de l'élan qui soudain, comme il l'écrit si joliment, place "l'ange" à vos côtés ! Technique, enthousiasme, intelligence, tactique, culture, on ne se lasse pas de faire soi-même la synthèse de tout ce que Henri Leclerc égrène comme autant de pépites à rassembler et qui, réunies, nous présentent l'orateur dans sa plénitude et ses états de grâce ou, rarement, ses défaillances mais, pour être au-dessus du lot, il convient d'en avoir subi quelques-unes !

De plus Henri Leclerc - j'avoue que je devrais l'imiter sur mon registre plus modeste - fait preuve d'une extrême bienveillance à l'égard de beaucoup, admire sans se lasser et même s'abandonne à une indulgence qu'on ne s'imaginait pas forcément trouver chez ce bretteur de la révolution et cet avocat dont la tiédeur, pour le fond comme pour la forme, a toujours été l'ennemie.

La magistrature qu'il n'épargne pas quand il considère qu'elle a fauté est traitée avec une courtoisie d'autant plus remarquable - et sans le moindre esprit vindicatif - qu'elle émane d'une personnalité qui n'a jamais mâché ses mots, pas plus que ses opinions.

Pour lui, il était coupable

Par ailleurs, ces Mémoires - c'est leur profondeur - fuient les anecdotes personnelles, à l'exception d'un court et délicat paragraphe sur la rencontre de son épouse Jeanne. Ils ne servent pas la cause d'Henri Leclerc mais montrent à quel point ce dernier n'a cessé de réfléchir sur l'articulation entre l'intégrité, l'honnêteté et l'égalité d'un côté et l'organisation du barreau de l'autre. Et c'est la création de son mythique cabinet "Ornano" (du nom du boulevard où il se situait), lieu et expérience devenus célèbres dans notre histoire judiciaire, avec ce souci constant de briser les frontières entre ceux qui savent et dirigent et ceux qui assistent et exécutent, cette volonté d'instiller de la révolution non pas seulement dans la société mais dans celle qu'est un cabinet d'avocats souhaité exemplaire.

Enfin, j'avoue avoir ressenti une satisfaction toute particulière en lisant l'appréciation sans fard ni circonvolutions d'Henri Leclerc sur l'évidente culpabilité, pour lui, d'Omar Raddad. Le comble est que j'ai lu des critiques favorables sur son ouvrage qui lui reprochaient tout de même d'avoir osé soutenir ce point de vue contre, paraît-il, l'opinion dominante soutenant son innocence. Au nom de quoi, on ne sait pas. Le piquant est qu'Henri Leclerc a été l'avocat de la partie civile dans le procès à Nice mais qu'on prétendait cependant lui opposer des fantasmes médiatiques et un académicien se prenant pour Zola et s'étant vanté de n'avoir assisté à rien !

Je ne peux m'empêcher pour véritablement conclure de mettre l'accent non pas seulement sur cette passion évidente de comprendre, de faire comprendre et de défendre mais sur l'absolue priorité de cette exigence par rapport à soi. Alors que tant d'avocats d'aujourd'hui brillants ou le croyant, mais ne plaidant pas dans la même catégorie qu'Henri Leclerc, sont gangrenés par un narcissisme qui fait qu'on les écoute moins qu'ils ne se regardent, la simplicité, l'absence totale de vanité, le regard jamais complaisant porté sur soi fondent, dans le domaine de l'éthique et de l'allure personnelles, la supériorité indiscutable d'Henri Leclerc.

Ces Mémoires ne rendent pas un culte à un homme, à une gloire, mais célèbrent des valeurs comme la Justice, la vérité et l'humanité.
Une splendide plaidoirie par écrit.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/ 

Nota : les  intertitres sont de la rédaction
 
(Mis en ligne le 2 Septembre 2017)
 

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