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Hamon vs.Valls , ou le rêve face au réel : deux versions de l'impuissance

Référence de l'article : IJ5856
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(28 Janvier 2017)

Après le remarquable débat ayant opposé Manuel Valls à Benoît Hamon, on a beaucoup évoqué, moi le premier, le heurt d'une gauche de responsabilité à une gauche du rêve, le pragmatisme volontariste de l'un aux illusions dispendieuses de l'autre (France 2).

Ce contraste est monnaie courante en politique, il représente même une figure classique de l'analyse, qu'elle se rapporte à des adversaires, à deux camps totalement antagonistes, ou à des divergences au sein de sa propre famille quand deux projets ont des visions différentes. Par exemple, Raymond Barre et Jacques Chirac. Michel Rocard et François Mitterrand.

Je me demande si au fond cette manière de raisonner ne relève pas d'une extrême facilité en permettant une qualification commode de ce qu'on récuse - c'est du rêve - ou de ce qu'on approuve - c'est de la responsabilité, c'est du gouvernement.

On est bien obligé de constater que ce clivage n'a plus le moindre effet convaincant sur la pensée des militants. Benoît Hamon s'est flatté d'inventer et d'avoir un programme d'avenir tandis que Manuel Valls s'est campé dans le réel en ne souhaitant proposer que du possible et de l'opératoire.
Ce qui aujourd'hui rend ce partage stérile tient au fait que se vanter de gouverner dans l'empirisme et d'être lucide et responsable n'est plus une argumentation décisive. Elle ne le serait que si la réussite était au bout. Si la raison avait engendré des bons résultats. Si le réalisme pouvait donner des leçons.

Manuel Valls a eu beau s'époumoner, comme le bilan de l'homme de pouvoir n'était pas éclatant, la dénonciation de l'irréalisme chez Benoît Hamon n'avait plus la moindre portée accablante. Paradoxalement il laisse espérer quand le présent de gouvernement pèse. Il y a une poésie de l'imagination politique, même la plus débridée qui soit, et une prose triste de la quotidienneté.

Comme si le dénominateur commun à la gauche de responsabilité et à celle de l'utopie et des fantasmes était forcément une sorte d'impuissance. De s'unir, tôt ou tard, dans une même déréliction. Pourquoi alors reprocher à l'illusion une faillite à venir alors qu'elle est déjà présente à cause d'une gestion médiocre ?

Puisque l'une n'a pas été efficace et n'a pas remis le pays en marche, les virtualités annoncées par Benoît Hamon ne font pas davantage peur et même si on les présume catastrophiques, elles ne seront pas pires que les échecs de l'incurie socialiste. Le présent calamiteux ne reçoit plus la moindre prime par rapport au futur incertain et probablement menaçant. L'éventuel rassure dans le flou quand le concret a brisé les rêves.

Savoir distinguer le camp de la sagesse du camp de l'absurdité

Dans tous les cas le sentiment général qui détruit la conscience publique et suscite une détestation absurde de l'ensemble de la classe politique est celui d'une impuissance. Tout se vaut puisque rien n'aboutit, que les promesses ne sont pas tenues et que les réalistes ne sont pas, en définitive, meilleurs que les marchands de sable. Le fiasco les rassemblera dans l'Histoire.

Il faut cesser, dans la polémique, d'abuser de cette critique qui vise moins à dénigrer les mesures techniquement qu'à souligner qu'il y a le camp de la sagesse et celui de l'absurdité. Comme l'un a déçu et déçoit et que l'autre décevra, aucune discrimination positive n'est plus à faire.

J'ose sauver cependant, dans un domaine qui m'a été cher, des distinctions incontestables. Quand ostensiblement, durant quatre ans, Christiane Taubira s'abandonne à l'idéologie, à un rêve pour elle, un cauchemar pour les citoyens, il est évident que son successeur échappe au reproche de l'impuissance puisque, aussi limité que puisse être son champ d'action avant le mois de mai, il accomplit ce qui est à portée de main et d'esprit.

Manuel Valls va sans doute être battu le 29 janvier parce que sa campagne, croyant décrédibiliser Benoît Hamon pour demain, l'avait renvoyé, lui, dans hier.
Le rêve, le réel, un couple mal assorti mais de plus en plus lié par l'impuissance que le premier suscitera et que le second a déjà suscitée.

Il n'y a pas que la gauche qui soit touché par cette malédiction.
Peut-être que l'éclat d'Emmanuel Macron, qui enthousiasme ou qui inquiète, provient du tour de force d'être parvenu à diffuser l'espoir d'un rêve, non pas contre le réel, mais en plein dedans ?

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/ 
 
(Mis en ligne le 28 Janvier 2017)

 
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