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François Fillon devrait prendre un peu de recul

Référence de l'article : IJ5931
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(3 Mars 2017)

Le 9 février 2017 je publiais un billet : "François Fillon, sortez par la grande porte !"

Aujourd'hui je n'aurai rien à y ajouter ou à y retrancher, sauf que la solution que je proposais est devenue inconcevable.

On ne va pas changer de candidat alors que nous sommes à moins de deux mois de l'échéance présidentielle et que François Fillon, avec un courage suicidaire pour la droite et le centre, affirme qu'il "ne se retirera pas et ne cédera pas" et laissera au peuple le soin de trancher son sort.

Il avait déclaré que mis en examen il jetterait l'éponge, ce qui il y a quelque temps lui apparaissait comme une évidence éthique, une salubrité démocratique. Il va être mis en examen, dans l'affaire des présumés emplois fictifs, le 15 mars, dans des conditions de rapidité procédurale qu'il a dénoncées. Incriminant une enquête "à charge", il a ciblé "un Etat de droit systématiquement violé et déploré un assassinat politique, non seulement de sa personne mais de l'élection présidentielle, de la démocratie" (Le Monde).

Il en est à ce point critique où son maintien lui apparaît, pour sa dignité, plus nécessaire que la victoire de son camp avec un autre.

On n'a surtout pas à se moquer de cette défense outrancière certes mais pathétique. Il est fréquent en politique - mais c'est un signe de faiblesse - de pointer un complot quand la justice s'approche de vous et qu'elle fait peser des présomptions d'infractions. Il est plus difficile de récuser celles-ci que de s'en prendre à l'institution judiciaire.

François Fillon, parce qu'il y a un terrifiant téléscopage pour sa cause entre l'ordre judiciaire et l'ordre politique, tombe malheureusement dans le panneau démagogique habituel mais surprenant de sa part. Plutôt juger les juges et le système que s'acharner à battre en brèche le fond dont on est soupçonné !

François Fillon a du mal à comprendre que le hiatus entre l'image du gagnant intègre de la primaire et celle du candidat apparaissant à tort ou à raison pour un autre est plus dévastateur que ses critiques sur le fonctionnement de la justice, trop souvent entendues dans notre histoire politique parfois transgressive, ne le servent.

J'entends bien les accusations des "fillonnistes" inconditionnels qui, ne s'intéressant pas véritablement à la Justice dans les périodes calmes, sont persuadés qu'elle est manipulée dans cette séquence de la campagne présidentielle. Je pense qu'ils ont tort mais je ne me fais aucune illusion. On n'a aucun moyen de convaincre l'ignorance quand elle est sûre d'avoir raison.

En revanche, on a le droit de s'interroger sur le choix de la date de publication de l'article originel du Canard enchaîné. Mais ensuite ? Le Parquet national financier (PNF) n'avait pas d'autre choix de de faire diligenter une enquête et aussi complète qu'elle a dû être, l'ouverture d'une information me semblait beaucoup plus conforme à une bonne administration de la Justice - et pas seulement pour des motifs de prescription - qu'une citation directe devant le tribunal correctionnel.

La date du 15 mars retenue pour la mise en examen, avec un travail d'investigation préliminaire sans doute très achevé, ne semble pas incompatible avec une instruction scrupuleuse et attentive.

Derrière la révolte de François Fillon, si convenue qu'on peut douter de sa sincérité, il y a cette idée que dans l'arbitrage entre l'ordre judiciaire et l'ordre politique, il y a des moments rares mais essentiels où le premier devrait totalement s'effacer au bénéfice du second. Ce point de vue ne me semble pas pertinent.

Malgré la publication de procès-verbaux d'enquête mal venue...

D'abord il est inconcevable qu'une telle absorption de l'un par l'autre s'effectue. Le premier a son autonomie et le second son pouvoir.

Ensuite les juges d'instruction qui ont été saisis avaient toute latitude pour gérer leur rythme comme ils le souhaitaient.

Qu'aurait-on pensé, à partir du constat que la justice ne pouvait pas techniquement demeurer indifférente au "Penelopegate", de magistrats qui auraient considéré qu'il était inutile d'agir rapidement pour que le citoyen soit éclairé sur François Fillon et son environnement d'une manière ou d'une autre, favorable ou défavorable ?

Il est paradoxal également de s'en remettre au peuple français en le qualifiant de seul juge contre, si j'ai bien compris, le processus judiciaire et les juges de métier mais de pourfendre cependant celui-là et ceux-ci ? S'ils sont appelés à être désavoués par le vote, s'ils sont en quelque sorte inutiles, qu'on les laisse faire ! S'ils sont légitimes et respectables dans leur mission d'instruction, qu'on ne les traite pas alors comme s'ils étaient instrumentalisés par un pouvoir de gauche.

Malgré le fait qu'un tel soit poursuivi, tel autre non...

Et demain, si la gauche est encore aux commandes et que la magistrature accable certains de ses représentants, on prétendra que les juges sont de droite ? Ce quinquennat, avec une Christiane Taubira aussi médiocre qu'est haute son appréciation d'elle-même mais une justice laissée dans ses pratiques plus libre et indépendante qu'avant, fait-il regretter, par certains, le dévoiement de l'état du droit lors du mandat de Nicolas Sarkozy ?

Ma réflexion ne cherche pas à laisser croire que tout est parfaitement limpide et impartial dans l'univers judiciaire. Il y a eu le lamentable Mur des cons, il y a la publication de procès-verbaux d'enquête qui n'a pas fait réagir et certaines abstentions - un tel est poursuivi et tel autre non - qui ne révèlent pas forcément de la malignité partisane mais une appréciation que la technique peut justifier.

J'en ai assez que le candidat François Fillon qui a été remarquable sur le plan politique se trouve embarqué, dans son approche judiciaire, comme Marine Le Pen, dans une même contestation périphérique : puisque nous ne pouvons pas être mis en cause aujourd'hui, la justice est coupable ! L'institution judiciaire a tout de même le droit d'échapper, de la part des politiques, à l'alternative délétère entre leur ignorance ou leur obsession complotiste. L'état de droit est à équidistance.

Toute l'énergie mise à contester le judiciaire aurait été mieux utilisée pour la recherche d'une solution politique acceptable.

... il existe des entêtements dévastateurs

François Fillon, je le regrette infiniment, aurait dû, en effet, sortir par la grande porte. Je crains fort que la petite nous voie quitter la scène républicaine en sa compagnie. Si cette catastrophe pour l'avenir de notre pays survenait, la justice n'y serait pour rien.

Mais François Fillon.

Il y a des entêtements admirables mais dévastateurs.
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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/
 
(Mis en ligne le 3 Mars 2017)

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