Se connecterS'abonner en ligne

Faut-il vraiment interdire Russia Today en France?

Référence de l'article : IJ6571
ImprimerEnvoyer par mailLinkedInTwitterFacebook
écrit par Eric VERHAEGHE,ENA, Ancien Président de l'APEC, Ancien Administrateur de l'ACOSS, de la CNAV, de l'UNEDIC,(7 Janvier 2018)

Faut-il révoquer l’autorisation de diffusion accordée au média russe Russia Today? C’est ce que demande un collectif de « spécialistes de la Russie » dans une tribune publiée par Le Monde. On s’amusera de cette initiative qui en dit long sur le deux poids deux mesures qui domine une certaine intelligentsia française.



Russia Today a mauvaise presse en France, délivrée par le président de la République lui-même. On se souvient de sa sortie en conférence de presse où il expliquait le rôle néfaste de ce média russe.
Il est donc de bon ton de noircir le tableau en expliquant urbi et orbi que Russia Today est une officine de propagande au service du gouvernement russe, voire de Vladimir Poutine lui-même. Ses détracteurs ne sont pas loin d’accuser Poutine de dicter lui-même chaque matin les titres et les articles que ce média publie.

Russia Today et la propagande

J’ai moi-même accordé plusieurs interviews à Russia Today, ainsi qu’à Sputnik, héritière de l’agence soviétique Novosti. Je n’ai jamais ignoré qu’il s’agissait de médias financés par le pouvoir russe, comme je le sais de Radio France, de France 2, de nos chaînes parlementaires ou de l’AFP. Si j’ajoute à cette énumération le liste des titres qui reçoivent des subventions publiques pour (tenter d’) assurer l’équilibre de leurs comptes, je dois englober la majorité de la presse française.

Y a-t-il une différence entre une interview à Russia Today et une interview accordée à un média français peu ou prou détenu par le gouvernement?

Je ne voudrais pas ici faire d’angélisme. Mais ni Russia Today ni Sputnik n’ont jamais orienté le cours de mes réponses. En revanche, durant la campagne des présidentielles, je peux dresser la liste impressionnante de médias français subventionnés qui m’ont explicitement demandé de donner des réponses favorables à Emmanuel Macron ou qui m’ont déprogrammé lorsque je refusais de le faire.

J’ai encore le souvenir étonnant d’une journaliste de l’AFP m’interviewant sur les entrepreneurs et Macron. Trois ou quatre fois, elle m’a posé cette question fascinante: « Bon, mais vous êtes pour Macron, tout de même ? ». Sans beaucoup chercher, je dois pouvoir récolter une bonne dizaine de témoignages identiques venant de gens qui ont tout été blacklistés pendant la campagne électorale par des médias français pour défaut de macronisme primaire.

Lors d’une interview que j’ai donnée à Russia Today, j’ai interpellé en off la journaliste qui l’interrogeait sur ses rapports avec le pouvoir. Sa réponse m’a parue assez convaincante:

« Quand j’ai atterri à Roissy, j’ai vu le titre de Libé demandant de voter Macron. Un journaliste russe ferait une telle propagande, tous les médias français crieraient au scandale et à la dictature ».

Cela ne signifie pas que Russia Today soit plus honorable, plus libre, plus objectif que Libération ou Le Monde. Cela signifie simplement qu’il n’existe pas de différence de nature entre Russia Today et la presse française aux ordres.

La France aime la presse aux ordres

Au demeurant, en dehors de Russia Today et de Sputnik, la presse française s’accommode très bien d’homologues étrangères tout aussi inféodées qu’elle à des pouvoirs envahissants. On citera l’exemple d’Aljezeera, lancée par l’émir du Qatar en personne et qui diffuse sans complexe une vision très orientée de l’actualité.
Pourquoi trouve-t-on en France des spécialistes de la Russie qui écrivent au CSA pour demander l’interdiction d’émettre de Russia Today, alors qu’on ne trouve pas de spécialistes du Qatar qui demandent la même chose pour Aljezeera? C’est le tropisme de l’intelligentsia française qui traverse les époques.

Doit-on en conclure que l’intelligentsia française d’aujourd’hui est plus clémente vis-à-vis des régimes autoritaires qui sévissent dans le monde musulman, que vis-à-vis du régime russe? En tout cas, la culture de l’excuse a ses têtes: elle s’épanouit mieux sous certains climats et craint manifestement le froid sibérien.

Promouvoir la démocratie ou lutter contre l’influence russe?

Pour le reste, on a bien compris la logique de stigmatisation qui affecte un média comme Russia Today. Il s’agit, pour la énième fois, de prendre prétexte des libertés pour mener un combat géopolitique vieux comme le monde.
Le travail est ici fait proprement. Il n’est pas mené à coup de communiqués de presse envoyés par une ambassade ou un parti politique. Dans la guerre idéologique, il vaut mieux avancer sous le masque « d’experts », de « spécialistes » qui, au nom de l’impartialité scientifique, appellent de leurs voeux les plus nobles un flash totalitaire en bonne et due forme.

Dans le cas d’une suspension de Russia Today, il ne s’agirait en effet de rien d’autre que d’une décision arbitraire: on interdit les médias russes, mais on autorise les autres. Pour quel motif? les libertés bien sûr dont une partie de l’intelligentsia française semble très bien s’accommoder d’une application à géométrie variable.

___________________________________________________________________________
Article paru sur Entreprise.news :
http://eric-verhaeghe.entreprise.news/2017/12/22/faut-il-vraiment-interdire-russia-today-en-france/

(Mis en ligne le 7 Janvier 2018)

 

Articles similaires
Affaire Méric : quand la Justice prend des...L'insécurité ou Ubu en République !Affaire Darmanin : le droit pénal pour les NulsEncore et toujours Frédéric Taddéi !Emmanuel Macron en marche... sur les pas de...USA, France, Italie : la justice pénale contre le...Eglise catholique : le temps est venu de mettre...Selon que vous serez ministre ou misérable.....Res publica : qui doit détenir le pouvoir réel ?...Des barbouzes en carton-pâte....Macrongate : c’est bien pire qu’imaginéAffaire Halimi : Kobili Traoré déclaré...Affaire Benalla : le code pénal ? Mais à quoi ça...Peut-on encore se promener nu chez soi ?Mourad Sadi : un innocent condamné trop vite, et...Juillet 2018 : pourquoi la loi « Fake news » est...Juillet 2018 : quand Laurent Fabius fait du droit...Juillet 2018 : trois agressions graves contre les...Le Conseil constitutionnel continue de piétiner...Xavier Bertrand : déclaration (non datée) de...Fête de la Musique très chic, très BCBG à...Jean-Jacques Urvoas proche de la roche Tarpéienne...Le football (JEU simple + esprit de COMPÉTITION )...Pour les Bleus malgré tout !Comptes de campagne de Macron : la tricherie...François Hollande rebat la campagne....!Droit au retour des djihadistes ? Mais, en quel...Violer la loi lorsque l’on ne risque rien est une...Mamoudou Gassama : derrière le moment de grâce,...Reconquérir la France !Jérôme Cahuzac : une lutte inoubliable contre la...Ainsi on peut frapper Robert Ménard impunément...François Hollande : un livre trop long et...Les 6 lieutenants de StalineUne épuration ethnique à bas bruit au pays...La Loi sur le secret des affaires vise, sans le...L’absolu ridicule à Sciences Po : rire ou...Françoise Nyssen, tant vantée, tant...L'amitié a-t-elle besoin de preuves ?Arnaud BELLE AME : l’acte d’un chrétien,...Un héros chasse les miasmes....Christiane Taubira revient : le cauchemar !Affaire Bertrand Cantat : réponse à Marie-Anne...Prisons : 7 000 places construites pendant le...Hidalgo : petit inventaire des bras...Haro sur les médias : quand l’infopinion a...Entretien avec Maître Régis de CASTELNAU: «...L'affaire Haziza - de Villaines revue sous...Qui peut jeter la première pierre à Laurent...Logement de Daech : Jawad Bendaoud relaxé !Affaire Nicolas Hulot : le deux poids deux...Questions à Laeticia Hallyday, par un admirateur...