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Faut-il ne rien faire pour être aimé ?

Référence de l'article : IJ6046
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écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire, Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(18 Avril 2017)
 

Catholique, pécheur, pratiquant intermittent, je songeais au pape François lors d'une belle messe du dimanche de Pâques.
Ce n'était pas rien de savoir qu'à la tête de l'Eglise nous avions une personnalité comme la sienne. Incroyablement stimulante, provocatrice, active. Pourtant fortement contestée aussi bien par une frange de fidèles déstabilisés que par une hiérarchie catholique parfois rétive et les partisans de l'Ordre ancien au Vatican. La bureaucratie sévit partout, et le confort des situations acquises, et la peur du changement même le plus salutaire.

Le pape n'est pas discuté malgré ses actes. Mais à cause de ses actes. Pour tout homme de pouvoir, qu'il soit profane ou religieux, l'alternative est au fond toujours très simple. Aspirer au consensus revient inévitablement à privilégier une forme d'immobilisme. On peut le faire de manière plus ou moins habile mais à la fin cela revient à ce constat que sont seulement aimés ceux qui n'ont jamais voulu avoir une véritable emprise sur le réel, qui n'ont rien tenté pour transformer et faire évoluer, qui ont évité de prendre des risques pour ne pas cliver.

Des dissensions comme preuves de l’existence d’une politique…

Un parfait exemple de cette tendance a été illustré, si je puis dire, par Jacques Chirac dont le second mandat a été un miracle d'abstention et donc a suscité une adhésion pour sa personne d'autant plus intense que se plaçant au-dessus ou en dessous de l'action, il ne désobligeait jamais personne.

Avec ce critère de l'antagonisme on peut, contrairement à ce que sans doute j'ai trop souvent fait, apprécier positivement la personnalité et la politique de Nicolas Sarkozy dont le moins qu'on puisse dire est que l'une et l'autre n'ont pas recherché la grisaille ni l'indifférence mais trouvé presque des preuves de leur qualité et de leur identité dans l'hostilité qu'elles inspiraient.

Je pourrais, pour François Mitterrand, à partir de la même aune, distinguer les phases entreprenantes, par exemple de 1981 à 1983, et les séquences plus tranquilles où la volonté de rassemblement au moins invoquée pesait plus que la passion des fractures.

Ce principe de la dissension comme preuve de la force et de l'existence d'une politique, et non pas de son échec, appliqué à notre histoire démocratique, permet mille variations surprenantes. Ainsi le septennat de Valéry Giscard d'Estaing, président qu'on réhabilite maintenant, qui avait pour ambition de favoriser le rassemblement d'au moins deux Français sur trois, n'a pas été un long fleuve tranquille, pas seulement à cause de Jacques Chirac mais des incidences significatives de mesures libérales, trop progressistes au goût de certains.

Comment ne pas cibler le président Hollande qui connaît le plus faible taux de popularité à la fin d'un mandat et à qui pourtant on ne peut pas reprocher d'avoir trop agi. Il y a là un paradoxe qui fait se rejoindre le discrédit avec le peu d'efficience. Ce qui démontre, s'il en était besoin, que pour être aimé, il ne suffit pas de ne rien accomplir ou trop peu. Il faut le faire d'une certaine manière qui ne se paye pas de mots. Cela requiert une sorte de talent pour savoir résister avec panache à la tentation de l'activisme.

Il convient, en comparant Jacques Chirac avec François Hollande, de se comporter comme le premier qui a théorisé avec allure son immobilisme et n'a jamais prétendu bousculer la France et de retenir que le second a déçu principalement à cause du gouffre entre son activité proclamée et sa consistance médiocre. Faire croire faussement qu'on a agi : le pire.

….. jusqu’aux inactions, preuves de l’impuissance ou de l’absence de vision

Toutes les inactions ne sont pas médiocres. Elles ne sont insupportables que si elles se dégradent en impuissances ou se haussent du col sans justification. En revanche, j'éprouve presque une tendresse républicaine pour les passivités nobles qui s'appuient davantage sur la fraternité des nostalgies que sur le risque de l'inconnu et les inventions qu'il impose.
Prenons mon sujet par un autre bout.

Faut-il ne rien faire pour être aimé ? Si on est capable de répondre oui sans aucun doute, cela signifierait que notre monde n'est pas très clair. Incongru.
En même temps, qu'on pense aux vivants et aux morts qui ont été les plus détestés dans notre Histoire, et on constatera aisément qu'aussi dissemblables qu'ils aient été ou soient, leur point commun a été de faire bouger, de métamorphoser, de ne rien laisser dans l'état où ils l'avaient trouvé.

Sortant de la messe de Pâques, je me sentais d'une étrange espèce puisque j'admirais profondément le pape François grâce à ce que précisément d'aucuns lui reprochaient. Cette personnalité unique de quatre-vingts ans, je l'aime parce qu'elle dérange.
Et que, sans elle, un catholicisme masochiste et frileux sévirait encore.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/ 

Nota : les intertitres sont de la rédaction
(Mis en ligne le 18 Avril 2017)

 
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