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Des barbouzes en carton-pâte....

Référence de l'article : IJ7001
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écrit par Jean-Paul BRIGHELLI,Normale Sup Saint Cloud, Agrégé de lettres modernes, Enseignant, Ecrivain,(30 Juillet 2018)

Lorsque Léopoldine s’est noyée, Hugo, dévasté par la mort de sa fille, s’est tourné vers l’occultisme pour renouer au-delà de la nuit avec sa fille tant chérie. Je ne me permettrai pas de critiquer, qui peut savoir comment nous réagirions face à un tel drame…
Evidemment, on interroge les tables tournantes, mais elles n’en font qu’à leur tête : invoquant Léopoldine, Hugo s’est retrouvé en conversation avec Homère, Dante ou Shakespeare, bref, des mecs à son niveau. Et qui parlaient tous en alexandrins français…

L’autre jour, pendant que les médias s’excitaient sur un petit voyou qui s’est cru le roi du monde, j’ai interrogé mon propre guéridon, dans l’espoir de faire revenir du paradis d’Odin l’une ou l’autre des grandes pointures de la littérature. Mais je ne suis pas Hugo, ou quelque chose s’est grippé dans le mécanisme, bref, tout ce que je suis parvenu à convoquer, c’est le spectre de Dominique Ponchardier.
 


Comment ? Vous ne connaissez pas Ponchardier ? Grand résistant, co-fondateur du réseau Sosie, qui fournissait des renseignements aux Alliés, multi-récidiviste de l’évasion des prisons de la guerre, agent très secret, homme à tout faire de De Gaulle, et surtout écrivain prolifique, sous le nom d’Antoine Dominique, qui inventa un jour le Gorille, alias Geo Paquet, 1m75 et 120 kilos de muscles…
 
Accessoirement, Ponchardier est l’inventeur du mot « barbouze » — tout au moins dans son sens moderne d’agent des services parallèles.

Cet aimable garçon, qui un jour porta sur son bras Mon Général pour lui faire traverser, au milieu de 500 000 enthousiastes, la place centrale de Lima, avait l’air goguenard qui sied bien aux esprits. Il a épousseté sur son veston un peu de poussière d’étoiles, et a accepté le café que je lui proposais.

Après lui avoir consciencieusement beurré la tartine (avec les auteurs, aucun autre comportement n’est acceptable) en lui expliquant combien j’aimais ses livres, je lui ai demandé ce qui avait amené sur sa face pas tibulaire mais presque, comme disait Coluche, ce sourire malicieux.
– Ah-ah-ah-ah, s’est-il répandu.
Entendre un fantôme se moquer ainsi de vous, ça flanque un coup.
– Mais encore ? demandai-je, un peu interloqué par cette hilarité.
– Cette affaire… Comment s’appelle-t-il, déjà, le petit voyou qui a gagné la confiance de votre président ? Ah oui, Alexandre Benalla ! Le fils d’Allah ! Tu parles d’un rejeton, ajouta-t-il dans son rude langage de soudard espiègle.
« On en a ri, là-haut, tu ne peux pas savoir ! De lui, mais surtout de la presse… La barbouze de l’Elysée… Ah-ah-ah ! »
Et subitement sérieux :
– Non mais, écoute-moi, fils… Des barbouzes, j’en ai connu des wagons. Nous avons tous ensemble ramené le Général au pouvoir, en 58… J’ai même raconté ça dans un livre…
– Le Gorille en révolution ! m’exclamai-je, avec la spontanéité étudiée du flatteur. S’il avait pu gagner en volume, il l’aurait fait. Rien ne réjouit davantage un ectoplasme d’écrivain que de constater que ses œuvres lui ont survécu.
 


– Tout dégénère ! Marx avait raison : après la tragédie, la farce ! Nous avions les barbouzes, vous avez les barbus. Nous avions appris le maniement des armes en tirant sur les Allemands, votre sbire a dû rêver d’un flingue dans son quartier perdu de la Madeleine, à Evreux, quand il était gamin… Tu paries qu’il a une Rolex ?
– Le fait est qu’il aime être regardé. Déjà, se laisser filmer en train d’assommer un manifestant déjà à terre, c’est ballot. Mais que veux-tu, enchaînai-je en le tutoyant moi aussi, nous sommes à l’ère du selfie. Ce pauvre garçon est sur toutes les photos, avec Emmanuel ou avec Brigitte… Pour un peu, il aurait tenu l’appareil lui-même !
– C’est le drame de votre époque, dit Ponchardier, redevenu enfin sérieux — mais des larmes de rire brillaient encore dans ses beaux yeux de primate. Nous étions des hommes de l’ombre : vous avez droit à la version en couleurs. Pour qu’on les identifie plus sûrement, vos gros bras portent des lunettes noires même la nuit. Nous, nous en portions pour enlever un opposant marocain, éliminer les vieux potes de l’OAS et les anciens ennemis du FLN, expliquer la vie à des malfaisants de toutes origines. Benalla a les clés de Brégançon et du Touquet — nous n’étions même pas invités à Colombey ! Nous avions des vestons bien coupés qui dissimulaient les calibres, vos cow-boys modernes tiennent absolument à ce que le holster dépasse de leur blouson ajusté. Des fétichistes, voilà ce qu’ils sont !
« Et puis, ajouta-t-il avec une satisfaction qui frisait la suffisance, nous étions parfois un peu enveloppés, mais c’était de l’excès de muscles. Je le trouve un peu gras, votre Benalla, non ? ».
– Le fait est…
– Mais peut-être est-ce tout ce que vous méritez, me coupa-t-il. Philippe Muray me faisait remarquer l’autre jour…
– Vous connaissez Muray ! m’exclamai-je.
– Et pourquoi non ? Il n’y a que du beau linge, dans l’au-delà — les autres retournent à la poussière… Bref, il nous racontait le concept d’Homo Festivus — le stade qui a suivi l’Homo Sapiens… Benalla est le fils de cette époque d’égocentrisme, de caméras et de réseaux sociaux. Nous étions payés comme des fonctionnaires de police, lui il veut donner des ordres aux flics — ça a dû les énerver, d’ailleurs, pas la peine d’être un génie pour deviner d’où vient le dossier qui a été transmis au Monde.
« Et loger dans les palais de la République, comme une maîtresse mitterrandienne. Tout pour ma gueule ! Tout emmouscaillé qu’il soit aujourd’hui, il doit déjà découper les manchettes qui parlent de lui. Nous aurions été virés si le nom de l’un ou l’autre d’entre nous avait filtré dans la presse. Juste ce collectif, « les barbouzes »… Nous étions l’ombre de l’ombre. Votre guignol ne se contenterait pas de faire son boulot : il lui faut les caméras. Le patron a les ors, il lui faut les paillettes. Qu’on ait pu confier les clés du royaume et de l’Elysée à un co***rd pareil me renverse.
« Quant à la gestion de l’affaire… On a dégoupillé un ou deux fusibles récalcitrants — c’est pire que tout. J’ai connu des époques plus couillues où des ministres étaient suicidés à l’insu de leur plein gré dans 10 cm d’eau malpropre. Où un polémiste à demi-aveugle avait un curieux accident de vélo, au petit matin — pendant qu’on vidait son coffre de tout document compromettant. Où un responsable des chasses présidentielles se tirait une balle de chasse à l’éléphant dans son bureau de l’Elysée. En nettoyant son arme, sans doute…
« Franchement, ajouta-t-il en rigolant, le niveau baisse. À tous les étages ».
Il jeta un œil sur la pendule.
– Tu m’excuseras, dit-il. Ce n’est pas que la conversation m’ennuie, mais nous avons banquet ce soir chez Odin… Alors, comme on dit chez vous, le gorille vous salue bien !

PS. Je signale aux philologues, si nombreux sur ce blog, que « barbouze » était masculin, à l’origine, quand il voulait dire « mauvais garçon ». Puis il s’est féminisé au moment même où il durcissait et signifiait « agent secret » — et on voudrait me faire croire que la langue est sexiste !


 
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Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
https://blog.causeur.fr/bonnetdane/barbus-et-barbouzes-002293.html 
 
(Mis en ligne le 30 Juillet 2018)
 

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