Se connecterS'abonner en ligne

Changer la Justice: le rêve de Jean-Yves Le Borgne

Référence de l'article : IJ5917
ImprimerEnvoyer par mailLinkedInTwitterFacebook
écrit par Philippe BILGER,Magistrat honoraire et Président de l'Institut de la parole, Ancien avocat général à la Cour d'assises de Paris,(24 Février 2017)

Pourquoi interdirait-on à ce superbe avocat, qui a été le premier vice-bâtonnier de l'Ordre à Paris, de rêver ?
D'autant plus qu'il a écrit, avec son "Changer la Justice", un livre singulier, unique.

Contrairement à beaucoup d'ouvrages rédigés, seuls ou de concert, par des avocats, il ne s'agit pas d'une exhibition mais d'une réflexion. Deux ou trois exemples personnels viennent illustrer les concepts et renforcer l'argumentation. Mais aucune anecdote superfétatoire ne viendra troubler la pensée ni faire briller le personnage au détriment du professionnel attaché à ouvrir de nouveaux chemins.

Atypique encore ce livre, grâce à son style et à son ton. Qui a eu le bonheur judiciaire d'entendre Jean-Yves Le Borgne avec une éloquence riche, sophistiquée et cultivée, impeccable dans la forme, profonde pour le fond, constatera à quel point l'écriture, chez lui, échappe à des défauts qui me sont familiers et qui renvoient à une longueur "proustienne" pour, au contraire, offrir limpidité et simplicité qui n'excluent pas la prodigalité du vocabulaire et les bonheurs d'expression.

Surtout le lecteur n'est pas confronté à un règlement de comptes. La magistrature ne fait pas l'objet d'un procès aigre et systématique, faisant perdre toute crédibilité aux thèses exposées risquant d'apparaître alors davantage comme la conséquence d'une frustration ou d'un ressentiment que d'une froide lucidité. Le barreau, évidemment, n'est pas vilipendé mais pas surestimé non plus. Jean-Yves Le Borgne ne présume pas le pire chez ceux qu'il évoque globalement mais pour magistrats et avocats, il ne s'abandonne jamais à une dénonciation facile mais les maintient, pour la validité de son raisonnement, dans une honnête moyenne. Ce qui est probablement conforme à la vérité de la plupart des pratiques.

Caractère opératoire de certaines mesures novatrices

Cette modération, ce souci de mettre l'essentiel à l'abri des foucades et impulsions trop personnelles n'aboutissent pas cependant à un livre tiède, sans provocation ni invention. L'auteur préfère les analyses institutionnelles avec leurs forces et leurs dysfonctionnements structurels à la mise en cause acerbe des comportements. Il fait le procès d'une mauvaise Justice gangrenée par des pesanteurs, des préjugés, des conformismes et des partialités. Son livre s'articule autour des juges, des procureurs, de la peine et de la justice civile et il est enrichi par des encadrés résumant les idées force.

Est-ce à dire que, dans cette réflexion qui s'abstient de démagogie mais est irriguée par une philosophie de la défense coulant en quelque sorte dans les veines de chaque chapitre, tout soit immédiatement admissible ?

Aucun des changements qu'il suggère n'est absurde et on devine comme Jean-Yves Le Borgne s'est efforcé de donner l'impression du caractère opératoire des mesures novatrices qu'il jette dans le débat.
La mise à l'écart sur une île - qui remplacerait la rétention de sûreté pour les êtres irrécupérables - ne s'accomplira jamais.
La volonté d'introduire les citoyens dans les activités juridictionnelles semble irréaliste au regard de la cour d'assises où le jury populaire n'a été une réussite que parce qu'on avait créé une procédure préparée pour lui, adaptée aux citoyens.

L'obsession de trouver des modes de traitement des affaires détachés de la judiciarisation, de la culpabilité et de la sanction révèle la propension de ce brillant avocat à imaginer un monde où il n'aurait plus l'angoisse ou l'espérance de perdre ou de gagner une cause.

L'accent mis constamment sur les principes d'individualisation et de personnalisation impliquerait une grille d'appréhension et d'appréciation tellement fine et sophistiquée qu'elle susciterait le naufrage de la justice par un excès de nuances, à cause d'un étouffement par les détails. Alors que faire fond sur les actes passés et présents et les éventuels gages d'avenir instaurerait une justice plus objective, moins soumise aux humeurs et aux états d'âme. La psychologie peut se tromper, un casier judiciaire ne ment pas.

Pas d'huile sur le feu, mais de l'huile mise plutôt dans les rouages

Ce sont des réserves, des contradictions qui ne sont pas décisives, pas davantage que les orientations que l'auteur soumet à notre attention avec une vision que le péremptoire n'altère pas et que le totalitaire laisse indemne.

Jean-Yves Le Borgne nous expose aussi quelles sont sa conception de la magistrature et son image du barreau. L'une et l'autre sont inspirées par un classicisme intelligent et harmonieux, une maîtrise de soi et de son pouvoir aux antipodes de l'hubris grecque, la démesure. C'est sans doute une tendance forte, une disposition de cette personnalité estimée par tous dans le monde judiciaire.

Pour les magistrats, si l'indépendance des juges du siège est entière et doit être garantie absolument, les procureurs, à son sens, sans qu'il aspire à la création de deux corps distincts, n'ont une légitimité qui ne leur vient que de l'Etat et de la loi qu'ils ont la charge de faire respecter. Ils sont les délégataires de la puissance publique, ils sont ses porte-parole. Si leur démarche autorise l'interprétation de la loi appliquée dans sa généralité à une situation particulière, ils ne doivent jamais oublier qu'ils n'ont pas de pouvoir propre et constituent une partie comme une autre même si leur position due à un "accident de menuiserie" pourrait au profane laisser croire le contraire.

Il y a quelque chose de très révélateur dans la manière dont Jean-Yves Le Borgne, pour détourner le Parquet d'un verbe trop engagé, partisan, autarcique genre "Mur des cons", verbe en effet scandaleux, ne lui propose comme autre perspective qu'une parole quiète, obéissante, dépendante, officielle sans s'arrêter à la possibilité et à la chance médianes d'un ministère public à la fois respectueux de ce qui le justifie et capable de déborder du cadre trop convenu dont on rêverait pour lui. Jean-Yves Le Borgne n'enferme-t-il pas avec volupté les procureurs dans la prison honorable de l'Etat pour en faire des partenaires idéaux pour le barreau, jamais gênants, toujours décents ?

Pourtant la conception qu'il a du rôle de l'avocat est infiniment courageuse et pertinente. Dans un monde judiciaire où l'antagonisme et les "grandes gueules" sont portés aux nues, son analyse tranche. A bien le suivre, l'avocat, plutôt que de cultiver les affrontements, doit faciliter les compromis et être doué pour le dialogue. Loin d'être forcément une bête judiciaire de combat, il ne devrait pas avoir honte de se poser et de se comporter, autant que les affaires le permettent, comme pacificateur. Ce n'est pas du sel qu'il convient de jeter sur des plaies à vif mais de l'intelligence et de la sagesse. Du baume.

Pour cette belle ambition encore faut-il être obsédé par le fait qu'on n'est pas seulement l'auxiliaire de son client mais celui, d'abord, de la Justice. Jean-Yves Le Borgne manifeste ainsi qu'il n'est pas d'avocat exemplaire qui dans le même mouvement ne réunisse compétence et éthique, le service du particulier et la cause de l'universel. Avec l'accusation, on va alors ensemble vers la même vérité. Tous les consensus ne sont pas mous.

Jean-Yves Le Borgne ne s'est pas trompé. Je ne sais si un autre pouvoir pourra mettre en œuvre certaines de ses pistes mais je suis persuadé que la justice serait profondément changée si demain on n'oubliait pas la teneur de ce livre et la qualité de qui l'a écrit.

__________________________________________________________________________
Article reproduit avec l'autorisation de l'Auteur :
http://www.philippebilger.com/ 
 
(Mis en ligne le 24 Février 2017)

 
Articles similaires
Le Président et la Justice : une respectueuse...De la différence entre « violence légale », «...Sandrine Rousseau : non-assistance à « invitée en...Qu’est devenue la promesse de Macron de créer 15...Enfin Daniel Zagury vint !Si la Justice est sourde....Après la Yougoslavie, l’Espagne ?Taper sur les Cathos, c’est sans danger :...On nous empoisonne !La rue, ou la théâtralisation françaiseL'Education nationale a enfin un ministre !Henri Leclerc : mais quels Mémoires !Crise migratoire : un "nouvel...Déclaration de la Saint Louis de Mgr.Louis de...François Hollande ne se remet pas de n'avoir...Charlottesville, les racines du malEmmanuel Macron: "Chef" ou "petit...La malédiction de l'affaire GrégoryQue reste-t-il de l’ADN de la droite ?Le Président a raison et, en même temps, il a...Fessées interdites, parents perplexesBurkini : et maintenant, le chantage...Grâce et disgrâcesSécurité chérie !Avocats : mieux connaître Pro Barreau et mieux...Affaire Grégory : ce que nous devons aux époux...La Cour de Justice de l'Union Européenne se...Après l'affaire Ferrand, y aura-t-il la...Assassinat de Sarah Halimi: des intellectuels...Jean-Luc Mélenchon : le mot aux dents !Richard Ferrand : le venin de l'affaire...Richard Ferrand, la nouvelle victime du populisme...Pourvou qu'ça doure !La France, c'est nous, ou c'est nous...Hollande : pas au revoir, adieu !France : comment on devient président de la...La parole est à l'honneur, mais laquelle ?Le 30 avril et ses nombreux fantômesAux Champs-Elysées...La manipulation secrète des utilisateurs d’Uber...Faut-il ne rien faire pour être aimé ?Il faut plus de places de prison !Poutou, le rebelle dont la bourgeoisie raffolePhilippe Poutou, candidat...à la succession de...Bienvenue Place Beauvau, un livre qui démontre...La Justice à la carte ne passe plus !La dernière trouvaille : la présomption de...Scandale d'Etat : 16 qualifications pénales...Il parait que la Justice serait impartiale......Cet usage 100% politique de la Justice qui tombe...La Justice n'est pas du cinéma, même...François Hollande sous-estime son rôle dans la...