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Protectionnisme est-il forcément synonyme d’inflation ? Pas toujours...

Référence de l'article : IGP6765
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écrit par Véronique RICHES-FLORES,Présidente,RICHES-FLORES RESEARCH (7 Avril 2018)

Les agressions du président américain à coup de sanctions protectionnistes de ces derniers jours sont généralement perçues comme une menace inflationniste de premier rang. Le raisonnement, ici, est assez logique : le relèvement des tarifs douaniers de biens non substituables, entrant dans le processus de production de secteurs-clés de l’économie ou directement consommés par les consommateurs américains, fera flamber les prix des biens concernés. Ajoutons à cela :

1- le risque accru de baisse du dollar que 
suggère la détérioration à venir des comptes extérieurs américains, potentiellement exacerbée par des difficultés éventuelles de financement extérieur des Etats-Unis,

2- les effets de propagation que pourraient avoir 
les répliques du reste du monde aux annonces américaines ; et nous avons, en théorie, un cocktail inflationniste parfait. Comment, dès lors, expliquer que les anticipations d’inflation des marchés ne réagissent pas davantage à ces développements ?

Mondialisation et désinflation

La mondialisation, c’est entendu, a été un ingrédient essentiel à la disparition progressive de l’inflation mondiale, dont la transmission est essentiellement passée par trois canaux simultanés :

1- L’approvisionnement en produits à bas coûts en provenance de pays en développement, biens de consommation d’abord, biens d’investissement, puis intermédiaires, ensuite.

2- Une montée en puissance de la concurrence internationale coïncidente à l’explosion de l’offre productive mondiale.

3- Une hausse de la productivité imposée par la rudesse des conditions de concurrence et permise par des économies d’échelles liées à l’élargissement du socle des débouchés.

Le détricotage du processus de mondialisation depuis la crise de 2008 et sa suite logique, le protectionnisme, constituent de ce point de vue une rupture potentiellement majeure pour les perspectives d’inflation.


 

  • En imposant des droits de douanes sur certains des produits de base achetés à l’étranger, les États-Unis payeront plus chères leurs importations ou, dans le meilleur des cas pour l’économie américaine, leur substitueront des produits locaux aux prix plus élevés. Dans un cas comme dans l’autre, les coûts de production s’en trouveront mécaniquement renchéris. Compte-tenu de l’importance de l’acier et l’aluminium dans la production de biens (en 2015, 60 % du poids d’une automobile était constitué d’acier, proportion qui tend à baisser graduellement, ce métal étant progressivement remplacé par… de l’aluminium, plus léger) le choc est à peu près garanti pour les entreprises des secteurs les plus dépendants de ces alliages que sont, en priorité, l’automobile,l’aéronautique, l’industrie de biens d’équipement et la construction, susceptibles, d’ailleurs, d’être frappés à plusieurs reprises selon le degré segmentation internationale de la chaîne de production.

 

  • La hausse de 50 milliards de dollars des tarifs envisagée sur les importations chinoises concerne, pour sa part, principalement des produits finis, allant de la chaussure, l’habillement à l’équipement ménager et électronique. Ceux-là ne transitant pas par la chaîne de production, la hausse des tarifs devrait avoir un impact immédiat sur les prix à la consommation, à la seule concurrence de ce que les exportateurs chinois seront en mesure d’absorber sur leurs marges.Cette capacité est difficile à estimer et pourrait être relativement limitée si l’on en juge par ce que l’on sait de l’intensité des pressions concurrentielles dans ces secteurs. La flambée des prix de l’habillement américains ces derniers mois a, par exemple, quasiment dupliqué la variation du taux de change du yuan vis-àvis du dollar, suggérant que les producteurs chinois n’ont que peu de latitude pour absorber ces chocs, à moins qu’il leur faille plus de temps que dans d’autres industries. On peut toutefois raisonnablement penser qu’il leur sera difficile de compenser l’intégralité des hausses de tarifs envisagées et que l’inflation américaine s’en ressentira forcément, le temps, au moins, que d’autres producteurs à bas coûts tirent les bénéfices de l’aubaine, on pense ici au Mexique par exemple. Mais la substitution quoi qu’il en soit nécessitera un certain temps.


• Au-delà des Etats-Unis, les réponses apportées aux menaces de D. Trump ont tout lieu d’avoir les mêmes effets. Les mesures de rétorsion envisagées par la Chine sur certaines de ses importations américaines feront que le pays paiera également plus cher ces dernières ou sollicitera d’autres producteurs aux prix plus élevés, susceptibles d’accroitre leurs prix au prorata de ce que leur offre l’avantage d’une concurrence américaine affaiblie...

Les menaces inflationnistes du protectionnisme

On comprend, sans mal, à quel point la poudre protectionnisme peut se répandre et entrainer dans son sillage une remontée générale des prix internationaux. De là à conclure à un retour durable de l’inflation, il y a un pas que les conditions en présence ne garantissent pas de pouvoir franchir : celui de la transmission de ces chocs externes à la demande finale, fonction de la sensibilité de cette dernière à l’évolution des prix. On peut, à ce titre, envisager deux scénarii américains, aux conséquences quasi-symétriques.

1- Le premier, dans lequel l’élasticité de la demande aux fluctuations de prix est relativement faible, permettant aux entreprises américaines de répercuter dans leurs prix de vente la majeure partie du renchérissement de leurs inputs, sans en subir de pertes majeures d’activité, et aux perspectives de consommation de n’être que marginalement impactées par le renchérissement du coût de la vie.
 
Ce scénario implique néanmoins un préalable : la concrétisation d’une accélération des revenus nominaux, autrement dit des salaires, sans laquelle les consommateurs, dont les réserves d’épargne ont fondu comme neige au soleil ces derniers temps, ne pourront pas être au rendez-vous. C’est le scénario inflationniste.


 
2- Le second, dans lequel, en l’absence d’accélération des salaires,

a) la transmission de la hausse des prix des inputs des entreprises est rendue impossible, provoquant un effet récessif sur leurs marges ;

b) l’impact du renchérissement des importations chinoises ne peut pas être absorbé par les consommateurs, faute de pouvoir d’achat. Dans ce deuxième cas, le choc inflationniste initial se transforme sans tarder en un scénario récessif, susceptible dans le contexte en présence d’enclencher une cascade d’enchainements négatifs sur le plan économique national et international dont nul ne peut exclure qu’il ne soit un prétexte au dégonflement de prix d’actifs
aux conséquences, in fine, éminemment déflationnistes.

Les développements de ces derniers trimestres laissent, a priori, peu de place au premier scénario, à en juger par l’inertie de la croissance des salaires, encore soulignée dans les statistiques les plus récentes. Par ailleurs, les biens ciblés par les mesures de Donald Trump concernent avant tout ceux de grande consommation, dont les premiers acheteurs sont les ménages modestes, les moins à même de profiter des effets de la saturation du marché de l’emploi sur les salaires et, par ailleurs, déjà frappés par la réforme fiscale, notamment en matière d’assurance santé.
 


Ajoutons à cela qu’un scénario inflationniste s’accompagnerait nécessairement d’un relèvement significatif des taux d’intérêt que ni le marché immobilier ni les marchés boursiers ne semblent en mesure de supporter.

Dans l’équilibre des probabilités, le scénario numéro deux est, a priori, beaucoup plus vraisemblable, à ce stade du cycle notamment. Sans doute y a-t-il là de quoi justifier la relative inertie récente des anticipations d’inflation des marchés, au contraire des anticipations d’inflation des ménages, qui perçoivent eux le risque immédiat pour leur pouvoir d’achat…

(Mise en ligne le 7 Avril 2018)