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Pour une réforme de la vague actuelle de Mondialisation

Référence de l'article : IG7328
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écrit par Jacques BLANCHARD,Centrale Paris, Docteur en économie, Membre de la société d'économie politique,(26 Janvier 2019)
                                                                                                                                                            
 

La mondialisation – la globalisation des Anglo-saxons - apparait aux yeux de la plupart de nos contemporains comme un fait d’évidence, à la fois inéluctable et irréversible. Elle s’appréhende par le développement et la libéralisation des échanges de toute nature : biens, services, capitaux, techniques, idées…et par la libre circulation des personnes; elle diffère de l’internationalisation qui s’étend plutôt aux échanges entre Etats. La mondialisation est globale avec une prédominance économique et financière, mais aussi de nombreux aspects culturels, sociologiques, politiques…

Au cours de l’histoire, le développement des échanges a été continu, ce qui n’exclut pas des périodes de ralentissement, mais c’est surtout au XX° siècle que ce phénomène a pris une réelle ampleur sous l’effet du progrès technique qui a permis l’abaissement très sensible des coûts de transport et de communication notamment avec le numérique, les réseaux sociaux….De nombreux historiens, penseurs…  se sont interrogés depuis longtemps sur la permanence de cette tendance (voir notamment R . Aron : Paix et guerre entre les nations), alors qu’à travers le monde se multipliaient  des institutions supranationales: ONU, FMI, GATT/OMC, COP, Tribunal international….ou des outils de coopération comme récemment l’internet, le GPS….

Deux conceptions s’opposent.

Selon les uns, la mondialisation correspondrait  à une sorte de contrat social implicite et généralisé pour transformer la terre en un « village global » où, grâce au progrès, règnerait progressivement une fraternité universelle aboutissant à la prospérité, à la santé et au bonheur pour tous…que ceci soit sous-tendu par un libéralisme total ou, au contraire, comme cela a été imaginé à une certaine époque, par le triomphe du prolétariat, sans préciser, par ailleurs, les modalités de la gouvernance de ce système.

A l’opposé de cette vision idyllique, voire utopique, d’autres y voient une forme déguisée de domination, d’impérialisme  dans une  société marchande, sans racines, désincarnée permettant le développement d’une classe de ‘‘mondialisés’’ largement dénationalisés où règnerait, de manière plus ou moins dissimulée, la loi du plus fort sous toutes ses formes. Ainsi, la mondialisation contemporaine actuelle serait en fait une expression de l’hégémonie du monde américain.

Dans ce contexte, les aspects économiques et financiers de la mondialisation sont particulièrement importants. Grâce à celle-ci, on peut bénéficier des avantages comparatifs, de la diffusion des techniques, des économies d’échelle, de l’optimisation des ressources, de la division du travail….Mais ces avantages comparatifs sont-ils toujours légitimes quand ils reposent en partie sur des facteurs tels que l’exploitation des travailleurs, le travail des enfants, l’accroissement de la pollution, le dumping sous toutes ses formes… Ainsi, les échanges commerciaux internationaux ont augmenté de plus de 7% par an en moyenne au cours des trente dernières années, en suivant  approximativement et même en dépassant la croissance du PIB mondial avec des périodes de dé-mondialisation et de re-mondialisation relative. La mondialisation apparait comme une des sources de la croissance et du progrès de l’économie qui convergerait progressivement vers un optimum grâce aux effets de « La main invisible ». Cette « convergence » ne semble cependant pas évidente à l’historien de l’économie David Landes (Richesse et pauvreté des nations).

On s’est, en effet, interrogé pour savoir si les avantages en étaient réels et répartis tant pour les personnes que pour les Etats. Les pays riches semblent profiter de la mondialisation. Cependant, les études économétriques pour s’en assurer sont difficiles à conduire et ne paraissent pas concluantes entre les gains nés notamment de la division du travail et de la baisse des prix des biens importés, et les pertes provenant des délocalisations, des réductions d’emplois… Les avantages ne sont pas non plus également répartis pour les nouveaux pays industrialisés : certains d’entre eux paraissent gagnants (Chine, Inde, Corée du sud…), tandis que la plupart des pays pauvres semblent largement exclus.

En contrepartie, les conséquences néfastes sont nombreuses et amplement dénoncées : abus de position dominante au niveau des biens, des services, des monnaies : cas du dollar, des GAFAM…, pillages technologiques, volatilité et instabilité des marchés, notamment financiers, manipulation des cours, interconnexion permettant la surveillance (« big brother »), l’espionnage, la cybercriminalité, la propagation de fausses nouvelles…. Les accords, les traités dissimulent parfois des effets de pouvoir (de même que trop souvent les « fusions entre égaux »), la libre circulation facilite le transfert de capitaux douteux, de marchandises illicites... L’intégration apparait souvent comme un rêve surtout pour ceux qui n’en bénéficient pas ou en sont exclus et peuvent souffrir par exemple  des effets du moins-disant social ou fiscal….

C’est ce qui explique largement les remises en cause actuelles du multilatéralisme, les poussées du populisme, ainsi que parfois le retour à la prééminence des Etats-nations rendant difficile la constitution d’ensembles organisés (cas de l’Europe). L’affaiblissement anticipé depuis longtemps de la domination occidentale  (Oswald Spengler : Le déclin de l’occident), la contestation du « modèle américain », ont entrainé dans le monde le besoin d’un rééquilibrage et un réveil en Asie notamment de la Chine qui veut affirmer, à son tour, le retour de sa puissance, alors que simultanément au sein de nombreuses sociétés occidentales les pertes de repères et d’identité provoquent un désarroi qui n’a pas été anticipé par la mise en place d’une « transition sociale » pour ceux qui ne sont pas préparés aux effets et aux conséquences de la mondialisation. Le bilan de cette dernière est, au total, difficile à dresser et, quoi qu’il en soit, inégal selon les bénéficiaires, les uns gagnants, les autres perdants.

Si, par mondialisation, on entend essentiellement la simple constatation d’un état du monde dans lequel les échanges sous toutes formes se multiplient, on peut dire avec l’économiste Paul Krugman que « la mondialisation n’est pas coupable ». Si l’on veut y voir un modèle universel de coopération présentant des avantages réels au prix d’inconvénients certains, alors, comme le souligne Marcel Gauchet, « nous sommes dans un moment d’incertitude avec un grave dilemme : la mondialisation détruit les conditions de la mondialisation et ébranle les structures politiques sur lesquelles l’édifice repose. En cela, elle est un facteur supplémentaire de crise… ».

On peut voir aussi une contradiction entre l’espoir d’une coopération, d’une fraternité universelle, et un monde où « le pouvoir et l’argent ont le prestige de l’infini » (Paul Valéry).

Quoi qu’il en soit, le retour en arrière parait illusoire…

(Mis en ligne le 26 Janvier 2019)
 

 
 
 
 
 

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