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Comment faire pour augmenter la production agricole mondiale de 70% d'ici 2050?

Référence de l'article : IG4271
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écrit par Yves BERTHELOT,Ancien Secrétaire Général Adjoint de la CNUCED, puis Sous Secrétaire Général de l'ONU,
L’enjeu

Que chacun puisse se nourrir à sa faim est un élément essentiel de la dignité humaine. Une mondialisation qui ne le permettrait pas ne serait pas une mondialisation humaine.
 
Entre 2012 à 2050, la population mondiale va augmenter de 2,4 milliards d’individus pour atteindre 9,6 milliards. Cela pose deux questions : notre planète pourra-t-elle produire suffisamment de nourriture ? Chacun pourra-t-il avoir accès à une alimentation saine et équilibrée ?
 
Un constat s’impose : entre 1970 et 2010, le nombre de ceux qui souffraient de la faim est resté stable aux alentours de 900 millions d’hommes, de femmes et d’enfants alors que la population mondiale s’accroissait de 3,1 milliards d’individus. Entre 2010 à 2050, il ne devrait donc pas être impossible d’éradiquer la faim tout en répondant aux besoins alimentaires des 2,4 milliards d’individus supplémentaires attendus.
 
Pour atteindre cet objectif, il faudra accroître les rendements,  surmonter les contraintes qui pèsent sur l’utilisation des terres cultivables, sur l’accès à l’eau et sur l’environnement ; il faudra faire évoluer les modes de production et de consommation, réguler les échanges de produits agricoles, gérer les multiples conflits d’intérêts entre pays et entre les différents acteurs de la chaine alimentaire, entre éleveurs et agriculteurs, entre cultures alimentaires et énergétiques.
 
Nourrir le monde en 2050 est possible ; mais, il n’y a pas de solutions toutes faites ; il n’y a pas un modèle, à l’évidence meilleur que les autres, qu’il faudrait généraliser au monde entier. Pour y parvenir, il faudra beaucoup de concertation et une volonté politique persévérante. Chacun aura son rôle à jouer ne serait-ce que comme consommateur et citoyen. 
 

I  L’héritage des années 1930-2013

 
Des années 1930 au début du XXIème siècle les causes de la faim ont été analysées, la recherche a permis d’augmenter considérablement la production alimentaire, les responsabilités des Etats ont été précisées, des concepts ont été forgés,  les idées sur la manière de nourrir le monde ont changé. De la multitude des éléments  qui trouveraient leur place sous chacune de ces rubriques,  nous n’en évoquerons que quelques-uns qui ont une dimension internationale et qui préparent la réflexion sur le futur.
 
Une évidence pas évidente en 1960 : pour se nourrir,  il faut produire
 
Dans les années 1930, les prix des produits agricoles s’étaient effondrés et les experts gouvernementaux convoqués par la Société des Nations (SDN) conclurent que la cause du mal était la surproduction agricole, notamment la surproduction alimentaire : il fallait donc limiter la production et réduire les surplus. Au même moment, des experts indépendants de la SDN constataient que ceux qui avaient faim étaient les pauvres. Le dialogue entre ces deux groupes d’experts ne pouvait se nouer tant leurs préoccupations de départ différaient.
 
En août 1941,  La Charte de l’Atlantique promet à l’humanité « freedom from want » et Roosevelt se laisse rapidement convaincre que le premier besoin dont il fallait libérer l’homme était la faim. Dans la ligne du New Deal, il envisage que les surplus agricoles mondiaux pourront nourrir les pauvres. En 1954, Eisenhower signe le « Agricultural Trade Development and Assistance Act » ouPL480 qui, selon ses propres termes, « est une solution pour les pays manquant de nourriture et pauvres en devises » et « la base d’une expansion permanente de nos exportations agricoles ». On ne saurait être plus franc. Les pays européens, le Canada et l’Australie partagent cette idée que les surplus des régions les plus développées peuvent nourrir le monde.
 
Il faudra attendre 1958 pour que Binay Rajan Sen, Directeur Général de la FAO, constate que les stocks d’excédents ne représentent qu’une proportion infime des besoins alimentaires mondiauxet lance l’idée d’une Campagne mondiale contre la faim.Il était temps de s’attaquer aux vraies difficultés : le développement de la production alimentaire, la constitution de réserves pour faire face aux crises, la stabilisation des marchés, la réforme des structures agraires. Il faudra les pressions du Conseil de sécurité et celles de l’Assemblée générale des Nations Unies, où les pays nouvellement indépendants donnent de la voix, pour que les ministres de l’agriculture participant au Conseil de la FAO dominent leur peur des troubles que pourraient entraîner les réformes agraires et celle de voir se dévaloriser les surplus agricoles des pays développés. Finalement, ils lancent la Campagne mondiale contre la faim en 1960.
 
Le développement de l’agriculture devient une composante essentielle du développement au même titre que l’industrialisation. L’expérience a montré par la suite que les pays qui avaient le mieux développé leur agriculture, faisant de celle-ci une source de matière première pour l’industrie et faisant des paysans les premiers acheteurs des produits des industries naissantes, étaient ceux qui s’étaient développés le plus rapidement dans les années 1960-1990.
 
Le droit à l’alimentation, un droit difficile à exercer
 
À la fois antérieur et postérieur au débat que nous venons d’évoquer est celui suscité par le droit à l’alimentation : que signifie-t-il et comment l’exercer ?
 
La Déclaration Universelle des Droits de l’Homme de 1948 reconnaissait en son article 25 que « toute personne a droit à un niveau de vie suffisant pour assurer sa santé, son bien-être et ceux de sa famille, notamment pour l’alimentation, l’habillement, le logement, … ». Une formulation très générale. Le Pacte sur les droits économiques sociaux et culturels, adopté à l’ONU en 1966, précise et rend obligatoires certaines des dispositions générales de la Déclaration. À l’article 11, les Etats parties au Pacte reconnaissent « le droit qu’a toute personne d’être à l’abri de la faim » et s’engagent à adopter « individuellement et au moyen de la coopération internationale, les mesures nécessaires pour :

  • améliorer les méthodes de production, de conservation et de distribution des denrées alimentaires par la pleine utilisation des connaissances techniques et scientifiques, par la diffusion de principes d’éducation nutritionnelle et par le développement ou la réforme des régimes agraires, de manière à assurer au mieux la mise en valeur et l’utilisation des ressources naturelles ;
  • assurer une répartition équitable des ressources alimentaires mondiales par rapport aux besoins, compte tenu des problèmes qui se posent tant aux pays importateurs qu’aux pays exportateurs de denrées alimentaires. »

 
On le voit, il s’agit d’excellentes recommandations de politique agricole dans le premier point et d’une exhortation prudente à bien répartir les ressources alimentaires au second ; mais, rien qui donne aux détenteurs du droit fondamental d’être à l’abri de la faim (c’est à dire à tous les citoyens) le pouvoir de demander des comptes aux gouvernements responsables au cas où ce droit ne serait pas satisfait. Cette observation est valable pour tous les Droits économiques, sociaux et culturels et ce n’est que dans les années 1990 que des « Observations générales » ont été rédigées pour préciser les obligations des Etats. Pour l’alimentation, il s’agit de l’Observation générale 12 sur le « Droit à une alimentation adéquate », adoptée en 1999 par le Comité des droits économiques, sociaux et culturels.[1]    
 
Les obligations des Etats
 
L’Observation générale 12 précise le sens des expressions “nourriture suffisante” et “alimentation saine” et les notions d’accessibilité et d’acceptabilité qui y sont liées – précisions utiles en cas de contestation devant des tribunaux. Elle clarifie aussi les obligations des Etats de respecter, de protéger et de réaliser le droit à une alimentation adéquate. (Voir encadré).
 
Personne ne pense que le droit à l’alimentation adéquate puisse se réaliser du jour au lendemain. C’est pourquoi l’Observation générale 12 parle de réalisation progressive de ce droit. Ce qualificatif est repris dans les « Directives volontaires à l’appui de la concrétisation progressive du droit à une alimentation adéquate dans le contexte de la sécurité alimentaire nationale », adoptées à la FAO en 2004. Ces directives font essentiellement des recommandations de politique agricole aux pays en développement. Elles rappellent les obligations des Etats et ont le mérite de demander que « les États ayant établi un droit à une alimentation adéquate dans le cadre de leur système juridique informent le grand public de tous les droits et recours disponibles auxquels il peut prétendre ». Les populations ne sont plus des bénéficiaires passifs de l’action de l’Etat, elles participent au développement et, le plus souvent par l’intermédiaire d’associations, ont le pouvoir de demander des comptes.
 
Les responsabilités extérieures
 
Dans le titre alambiqué des Directives, le qualificatif “national” est important : il marque le refus des grands pays exportateurs de considérer l’impact sur les autres pays de leurs propres politiques agricoles et commerciales alors que, comme on le verra plus loin, les exportations à bas coûts affectent les revenus des paysans des pays importateurs.  L’argument avancé était que les échanges de produits agricoles relevaient de l’OMC et non de la FAO depuis la fin du cycle de l’Uruguay (1994)    
 
Depuis, les réflexions sur les obligations extraterritoriales des Etats (ETO) ont progressé et en 2011 des juristes de la Commission internationale de juristes, sise à Genève, et de l’université de Maastricht ont adopté les « Principes de Maastricht ». En substance, il s’agit de définir les « obligations relatives aux actes ou omissions d’un Etat, sur son territoire ou au-delà, qui ont un effet sur la jouissance des droits de l’homme en dehors du territoire de cet Etat ». Il ne s’agit encore que de principes formulés par des experts. Il faudra de longs débats avant que les Etats s’accordent sur ces principes et la manière de les mettre en œuvre. Que le problème soit posé est déjà une avancée.
 
Ø  Le principal acquis du droit à l’alimentation est de rappeler aux Etats qu’ils ont l’obligation de mener des politiques permettant à chacun de manger à sa faim.
Ø  Les organisations de la société civile trouvent dans les textes internationaux (observations, déclarations, directives ou conventions) matière à rappeler leurs obligations aux Etats et éventuellement à aller devant les tribunaux ce qui s’est fait, mais rarement.
 
Un succès : l’accroissement de la production de 1960 à nos jours
 
Les politiques agricoles qui ont suivi l’appel de la FAO de 1960 et les efforts de recherche qui les ont accompagnées ont stimulé la production alimentaire. Le tableau 1 montre, pour le monde, l’accroissement de la production des principaux produits agricoles servant à l’alimentation. Premier constat, cette production a progressé plus rapidement que la population mondiale. Deuxième constat, la production de fruits, légumes et viande a progressé beaucoup plus vite que celle des céréales et des racines et tubercules, signe de l’élévation du niveau de vie et d’une meilleure….
 

Pour lire la suite de ce Document, y compris ses encadrés et ses annexes, merci de cliquer sur le lien ci-dessous, tout-à-fait en bas de cette page, qui vous fournira l'intégralité des 33 pages sous format PDF.

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Cette Note, dont la rédaction a été terminée en Mars 2014, et qui a été ensuite rendue accessible sur le Site Alumni-Ginette.org,  a été rédigée par Yves BERTHELOT, X-ENSAE, ancien Secrétaire Général Adj.de la CNUCED, Rapporteur de la Session "Agriculture" du Groupe de Travail Mondialisation.

Nota: les Comptes Rendus des différentes Sessions du Groupe de Travail Mondialisation de l'Association des Anciens Elèves de Sainte-Geneviève sont disponibles sur le Site de Ginette-Alumni: 
http://groupe-mondialisation-alumni-ginette.org/
Ils sont disponibles en accès libre, y compris à ceux qui ne sont pas des Anciens de Ginette.

 


[1] La préparation de l’Observation générale 12 avait fait suite à une demande de clarification par le Sommet mondial de l’alimentation de 1996.
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