Se connecterS'abonner en ligne

Air France et le séisme du capitalisme low cost

Référence de l'article : IG3979
ImprimerEnvoyer par mailLinkedInTwitterFacebook
écrit par Eric VERHAEGHE ( 4 octobre 2014),

La grève de pilotes d’Air France contre le low cost fait beaucoup vitupérer. Mais elle a un mérite: elle met en lumière les mutations que le capitalisme low cost induit sur nos modèles sociaux.

Je produis ici la vidéo très intéressante tournée sur Europe 1 (cf.le lien vers la video en bas de page), où le président de la section Air France du syndicat national des pilotes de ligne (SNPL) explique clairement l’opposition de ses adhérents à un projet d’Air France consistant, dans la pratique, à transférer l’activité moyen-courrier de point à point (voir les explications plus bas) vers une filiale low-cost, Transavia, qui diminuera le coût du travail pour baisser ses prix.

Dans la pratique, et sans épiloguer sur le sujet interne à Air France qui ne nous intéresse guère dans ces lignes, deux autres syndicats ont déposé un préavis de grève: le Syndicat des Pilotes d’Air France (SPAF) et le syndicat du Personnel Navigant Technique d’Air France (ALTER). Les esprits malicieux liront d’ailleurs cette remarque sur le site d’Alter:

Quand ALTER alertait les pilotes sur les conditions de création de Transavia, dont les avions étaient gréés hors effectifs Air France, nous n’avons pas été écoutés. Nous craignions alors une utilisation de cette nouvelle filiale pour externaliser une grosse partie de notre activité moyen-courrier, et nous ne nous étions pas trompés, en atteste l’actualité du moment.

Quand ALTER alertait les pilotes sur les conditions de création des Bases Provinces, permettant la mise en place d’un contrat B pour des pilotes d’Air France alors qu’ils effectuent le même métier au sein de la même compagnie, nous n’avons pas été écoutés.
 
Nous craignions que ces conditions deviennent les conditions générales des pilotes Moyen-Courrier à terme, et, malheureusement, une fois de plus, nous ne nous étions pas trompés, en atteste l’accord Transform 2015.


Dans le conflit en cours, la grande force de la direction d’Air France réside dans la division des pilotes et des personnels navigants. Mais… c’est un autre sujet.

Le coût du travail, élément de la concurrence low cost

Avec beaucoup de bon sens, le représentant des pilotes souligne que l’objectif d’Air France est d’introduire une concurrence dans les salaires ou dans leurs à-côtés comme la durée du travail. Dans le projet d’Air France, la filiale low cost serait développée en recrutant des personnels sous droits étrangers moins protecteurs et moins coûteux.

On retrouve ici la logique même de la production low cost, qui vise à baisser les prix de fabrication et de vente par une limitation des services offerts et par des gains de productivité qui équivalent à une baisse du coût du travail. L’objet de la grève d’Air France consiste précisément à contester les conséquences sociales de cette transition vers un capitalisme low cost dans le transport aérien. Ce qui est intéressant, c’est de voir comment l’introduction du low cost percute rapidement les rentes de situation et remet en cause les acquis.

Comme le dit le représentant des pilotes dans l’interview, la concurrence devrait se faire sur la qualité de service ou sur le modèle d’exploitation des lignes, et pas sur les droits sociaux des personnels. Or, le principe du low cost est d’utiliser tous les leviers de la baisse des prix, dont la rémunération du salarié.

Un phénomène prévu de longue date

Le séisme du low cost dans le transport aérien n’est ni une nouveauté, ni une surprise. En 2011, par exemple, une étude de York Aviation avait annoncé qu’à l’horizon de 2020 les compagnies low cost représenteraient de 50 à 60% du trafic passager intra-européen, contre 24% en 2005. Sur durée longue, le développement du low cost apparaît donc comme un phénomène de fond, qui bouleverse le modèle économique traditionnel du transport aérien.

Début juillet 2014, Air France s’est enfin préoccupé de ce sujet, avec la remise d’un rapport d’experts dont le contenu a percuté la stratégie de la compagnie.

Le constat est simple. Les vols court et moyen-courriers vers le hub de Roissy qui alimentent les vols long courriers d’Air France perdent 400 millions d’euros par an mais la direction tolère une partie de ces pertes puisque grâce à ce flux, les long-courriers sont profitables. «On peut accepter qu’Air France perde jusqu’à 150 millions d’euros par an pour remplir ses avions à Roissy. Ce sont des coûts que l’on pourrait quasiment intégrer au long-courrier», explique un analyste.
En revanche, pas question de laisser se creuser les pertes d’une activité «point à point» que les concurrents tels qu’EasyJet, Vueling ou Volotea, ont su capter tout en réalisant de belles marges. Sur les vols entre la France et l’Europe, Air France a perdu 5 points de parts de marché entre 2010 et 2014. Et sur le marché domestique français, les compagnies low-cost sont passées de 15 à 27% de parts de marché entre 2010 et 2014. (…)
Le rapport distingue deux segments de marché où sont mêlés les clients affaires et les VFR ( visiting friends and relatives ), c’est-à-dire les voyageurs qui rendent visite à leur amis et à leur famille: un segment est à dominante loisirs, dont les clients recherchent des prix bas. Les clients de l’autre, à dominante affaires, privilégient les fréquences et la régularité tout en ménageant leur porte-monnaie. (…)
En clair, les auteurs du rapport proposent de cantonner les court et moyen-courriers d’Air France aux vols de correspondance à Roissy et de laisser les entreprises «agiles» s’occuper du «point à point». Sur le plan social, ce scénario aurait évidemment de sérieuses répercussions. «La situation risque d’être très tendue ces prochains mois», observe un cadre du groupe conscient que les décisions courageuses restent à prendre.

La grève des pilotes est donc sans surprise. Dans la pratique, elle revient à refuser que la clientèle « touristique » soit prise en charge par des personnels et des services moins coûteux que la clientèle d’affaires.

Le low cost, une logique économique durable?

Pour le consommateur, le low cost présente évidemment un certain nombre d’intérêts. Il permet en particulier d’accéder à des services à moindre coût. En ce sens, il est producteur d’externalité positive.
En revanche, il reste à le confronter dans la durée à ses effets macro-économiques. Ceux-ci sont doubles.

D’une part, le low cost est producteur de baisse des prix et participe donc à une logique de déflation dont la BCE s’inquiète fortement. Le low cost n’empêche pas les entreprises qui le pratiquent de réaliser des profits (notamment dans le secteur aérien où Easyjet est la compagnie la plus rentable d’Europe), mais il minimise le partage de la valeur ajoutée au profit des salariés. Il possède donc un effet dépressif sur la demande.

D’autre part, le low cost détruit la rente acquise par les concurrents et participe ainsi à un mouvement de destruction de valeur qui modifie l’organisation économique existante. Pour les « majors » traditionnelles, le low cost constitue donc une menace qui oblige à des restructurations et des réductions de coût. Le conflit au sein d’Air France en est une illustration typique.

Les rentiers aboient, le low cost passe

Peu à peu, le low cost s’installe comme un modèle économique alternatif, avec de puissants effets de restructuration sur l’ensemble de la société. Là où la notion de montée en gamme s’était imposée presque partout dans les sociétés occidentales, une autre logique prend forme, porteuse de nostalgie, dont témoigne le reportage ci-dessous (visible en cliquant sur le lien en bas de page).
Peu à peu s’impose l’idée (implicite) d’une dualité entre une société du progrès fondée sur la montée en gamme, et une société de la régression où le low cost est à la fois un symbole et un épouvantail.
Chacun se forgera son idée sur ce point, mais une chose est sûre: le low cost se développe, et il faut bien apprendre à composer avec lui. Là encore, les esprits caustiques féliciteront la CFDT pour la rapidité avec laquelle elle s’est adaptée au sujet...

Article publié et reproduit ici avec l’autorisation de l’éditeur :
http://www.eric-verhaeghe.fr/air-france-seisme-du-capitalisme-low-cost/
 

(Mis en ligne le 4 octobre 2014)

Articles similaires
La stagnation séculaire redevient-elle le...Pourquoi investir rapidement 10 milliards€ de...Les 7 règles du capitalisme au XXIe siècleUSA-Royaume-Uni : la tentation du cocon...Le protectionnisme peut-il s'appliquer à...Les classes moyennes européennes et américaines,...Les classes moyennes européennes et américaines,...Retour du protectionnisme ? Davantage...L'ONU : encore un marécage à assainir pour...La grande révolte des classes moyennesCommentaires approfondis du tweet : "Un...Les conséquences géopolitiques de l’élection de...François HOLLANDE : un Président insignifiant ou...Mettre fin à Bretton Woods: une bien mauvaise...Protectionnismes sans frontières : les...Le dogme ultra-libéral, c'est fini !Ouf ! De 47% d'emplois supprimés, on...Pourquoi les rémunérations des grands patrons...Relocaliser pour se réindustrialiser :...L’économie du triple zéro : inflation, taux...Apple contre le FBI : le bras de fer risque de...Désarroi des classes moyennes et montée des...Et maintenant: en route vers la démondialisation...Le gagnant rafle tout: bienvenue chez GOOGLELe Bilan de la COP21, vu du côté des...Taux, changes, Pétrole, OR, PIB, inflation: bilan...Marché transatlantique, 11ème round : des...L'efficacité dans l'incertitudeDéfense : les milliards ne suffisent plusCommentaires d'un Ancien DG de société du...Menaces de krach : les risques d'éruption du...Missiles russes lancés depuis la Caspienne:...L'alibi chinois masque le mouvement de...L'austérité, preuves en mains, booste la...Les 3 mensonges de la FinanceArmes imprimées 3D: difficile à contrôler !Echapperez-vous à l'Ubérisation de VOTRE job...USA, Chine, Europe : un match à 3, ou un match à...Que signifie le dégel des relations diplomatiques...Faiblesse de la productivité, talon d’Achille du...Le déficit le plus grave, c'est celui de la...Un véritable système monétaire international est...Programme Darpa : bienvenue dans un nouveau...Quels sont les droits et les devoirs d’un Pays,...Croissance 2015 : les pays avancés relèvent la...Quels sont les pays qui ont le mieux traversé la...On sait baisser le chômage sans croissance:...Comment faire pour augmenter la production...Gouvernement Mondial ou Gouvernance Mondiale ?Perspectives 2015 pour l'économie mondiale :...Liquidités mondiales : « Un verre ça va, trois...Les classes moyennes calent, la croissance...