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Union Européenne: Juncker commence la vente à la découpe

Référence de l'article : IG3994
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écrit par Eric VERHAEGHE,

Jean-Claude Juncker n’a pas encore succédé à Barroso, mais il a déjà pris plusieurs initiatives qui lèvent le voile sur ce que devrait être la tonalité générale de son mandat: une mise de l’Union Européenne au service de l’Allemagne et des intérêts industriels, sans aucune forme de sentimentalisme, et sans projet politique d’ampleur. Tout ce qui dépasse devrait être vendu à la découpe.

Juncker prépare la mort des politiques environnementales

C’est passé inaperçu, sauf pour les organisations non-gouvernementales du secteur: le portefeuille de l’Environnement est désormais regroupé avec celui de la Pêche. Cette petite opération purement technique constitue une jolie préfiguration des choix à venir. Elle est interprétée par les associations de défense de l’environnement comme un coup d’arrêt brutal donné aux ambitions écologiques de l’Union, au nom de la croissance et de l’emploi. Ces mêmes associations rappellent d’ailleurs que le commissaire en charge du dossier est un Maltais, Karmenu Vella, sans aucune expérience dans le domaine et sur qui pèsent des soupçons de conflit d’intérêt.

Ces mêmes organisations considèrent en outre que le transfert du dossier des pesticides vers la direction générale de la santé et des consommateurs, alors qu’il était jusqu’ici suivi par la direction générale de l’environnement, participe de cette politique visant à « recadrer » les questions écologiques autour des lobbies industriels.

Dans ce registre, les associations n’ont guère dû être surprises d’apprendre que le commissaire espagnol Canete, chargé du climat et de l’énergie, venait de vendre ses participations dans des compagnies pétrolières. Cela fait tout de même un peu tache, d’avoir un ami de l’industrie pétrolière dans ces fonctions. Décidément, Juncker a eu le nez creux dans la composition de sa commission.

Juncker au service de l’industrie pharmaceutique

Juncker a pris une autre décision qui préfigure une reprise en main des intérêts continentaux par l’industrie : le rattachement de l’agence communautaire du médicament à la direction générale Entreprises, alors qu’elle dépendait jusqu’ici de la direction générale de la Santé. Là encore, cette annonce se suffit à elle-même pour dévoiler les points d’intérêt du nouveau président de la commission: l’industrie pharmaceutique doit remercier infiniment Juncker.

Cette décision loufoque est passée un peu moins inaperçue. En Belgique, la ministre de la Santé Laurette Onkelinx n’a pas hésité à protester officiellement:

«Les patients ne sont pas des clients ! Les médecins ne sont pas des entreprises! Le scandale des implants mammaires devrait rappeler à la Commission européenne qu’un produit de santé, lorsqu’il est considéré comme une marchandise, met gravement en danger la Santé publique. Il est temps de mettre le holà à la marchandisation des soins de santé», a-t-elle réagi dans un communiqué.

En France, il ne s’est curieusement trouvé personne au gouvernement  pour dénoncer ce choix (peut-être l’industrie pharmaceutique pèse-t-elle moins lourd en Belgique qu’en France…). Seules des publications scientifiques ont dit tout le mal qu’elles pensaient de cette initiative.

Observateurs de l’activité de l’EMA depuis sa création en 1995, Prescrire et le British Medical Journal soulignent que « les intérêts industriels y sont en permanence puissamment défendus ».

Ils en citent un exemple récent : « En 2010, l’EMA a annoncé une politique volontariste de transparence et d’accès public aux données sur lesquelles l’agence base ses avis, qui intéressent la santé des Européens ». Or« la position de l’EMA s’est retournée de manière spectaculaire au cours des derniers mois, concomitamment avec la prise de fonctions à l’agence d’un responsable juridique issu des firmes ».

Juncker agent du germano-centrisme

Outre les petits services qu’il rend aux industriels, Juncker devrait s’acquitter d’une dette plus importante: celle qu’il a contractée vis-à-vis de l’Allemagne, à l’origine de son élection. Sans attendre, il s’emploie donc à préparer son chèque de règlement, notamment en sollicitant des propositions d’investissement dans le cadre du plan de 300 milliards qu’il a imaginé pour contrecarrer les ambitions françaises d’un plan à 1.300 milliards. Il est de plus en plus évident que ces investissements devraient largement profiter à l’Allemagne, et ignorer les pays qui en ont le plus besoin.

Le conseil informel des ministres des Transports a en tout cas permis de donner une première amorce à des projets de corridors européens qui devraient concentrer une part importante des investissements jusqu’en 2020. Ceux-ci devraient immédiatement attirer à eux une somme de 12 milliards (issue du plan Juncker de 300 milliards), en attendant mieux:

Outre les aides prévues par le budget européen, les ministres ont souligné l’importance d’obtenir des fonds supplémentaires, aussi bien privés que publics, pour financer les besoins d’investissement de 500 milliards jusqu’en 2020.

La carte des corridors suffit à elle seule à montrer que l’Allemagne en sera le centre critique et la France le parent pauvre:

L’intensité du réseau à l’est de l’Europe suffit à montrer quel est le centre de gravité du continent et des décisions politiques qui s’y prennent.

Juncker liquide toutes les ambitions françaises

La préparation active du plan à 300 milliards est évidemment une façon d’enterrer toutes les gesticulations de Français Hollande sur le vaste plan à 1.300 milliards (voir mes billets de cet été sur le sujet) qu’il avait imprudemment revendiqué. Comme un malheur n’arrive jamais seul, la présidence italienne a annoncé (comme c’est étrange!) que le sommet sur l’emploi voulu par Matteo Renzi début octobre était reporté à une date inconnue pour des raisons de calendrier (bien sûr!). Pourtant, François Hollande avait indiqué que ce sommet serait l’occasion d’annonces importantes pour relancer la croissance. On dirait que c’est mal parti.

Il faut dire que l’incapacité de la France à tenir ses engagements commence à lourdement agacer ses partenaires, et on peut les comprendre. La Commission a ainsi annoncé qu’elle enquêtait sur deux dossiers d’aide publique très emblématiques: Fagor et Mory-Ducros. Après l’affaire SNCM, il n’est pas impossible que la France soit une nouvelle fois condamnée pour soutenir illégalement ses entreprises en difficulté. Une telle décision ne surprendrait pas, vu le contexte d’exaspération qui domine en Europe vis-à-vis de la France.

Les eurosceptiques allemands ne se privent pas de le dire. Ils devraient d’ailleurs voter contre la nomination de Moscovici aux Affaires Economiques. Et c’est ainsi que le piège se referme sur Mosco: politiquement affaibli, il devra plus que jamais donner des gages de sévérité vis-à-vis de la France sans avoir la moindre influence sur les décisions stratégiques, qui seront filtrées par les vice-présidents. Ce rôle ingrat est le prix à payer pour son évacuation sanitaire à la commission, qui l’oblige à faire des déclarations où il mange son chapeau.

Dans cette Europe de plus en plus germano-centrée, le referendum sur l’indépendance en Ecosse a permis de poser la question qui fâche: a-t-on le droit de sortir de l’Union? A-t-on le droit d’y rentrer quand on devient indépendant? Ou bien l’Union est-elle une secte où l’on entre sur recommandation d’un membre et dont on ne sort jamais?

A ces questions, Barroso avait en son temps apporté une réponse toute dans la nuance et la sérénité:

« Il sera bien sûr très difficile d’obtenir l’accord de tous les autres Etats membres de l’UE pour accepter un nouveau pays venant d’un autre Etat membre », avait-il déclaré.

Le sujet a en tout cas beaucoup agité le landerneau européiste. C’est tout son paradoxe: les régions qui rêvent d’indépendance veulent toutes intégrer l’Union et s’affichent europhiles. Mais l’Europe leur rend très mal la pareille. Heureusement, tout est bien qui finit bien: la défaite des indépendantistes a permis d’éviter un débat sur la nature sectaire de la construction communautaire. Et comme le dit Barroso:

« Je salue la décision du peuple écossais de maintenir l’unité du Royaume-Uni. Ce résultat est bon pour l’Europe unie, ouverte et plus forte, que la Commission représente [...] La Commission continuera à s’engager dans un dialogue constructif avec le gouvernement écossais dans les domaines sous sa responsabilité, importants pour le futur de l’Ecosse, y compris l’emploi et la croissance, l’énergie, le changement climatique et l’environnement, et une réglementation plus intelligente. »

Guerre d’usure sur le front ukrainien

Pendant que Juncker commence son travail de recentrage communautaire et de vente à la découpe, le conflit ukrainien s’enlise gentiment, loin des caméras désormais obsédées par d’autres sujets. Même les annonces tonitruantes sur une perspective de guerre en Europe, préparée par le méchant Poutine, n’intéressent plus grand monde.

Mardi, les parlements européen et ukrainien ont ratifié l’accord d’association entre l’Ukraine et l’Union. Cet acte important est la continuation logique de l’accord de libre-échange dont l’entrée en vigueur a été repoussée en début de mois au 1er janvier 2016. Cette stratégie de la carotte et du bâton, où des traités sont signés mais leur entrée en vigueur reportée, est évidemment indissociable de la question énergétique. Dans ce domaine, les Européens, et singulièrement les Allemands, s’arrangent pour éviter le pire, pendant que les Italiens scellent un projet d’approvisionnement en gaz azéri qui devrait leur profiter largement.

Les vraies victimes du conflit, à ce stade, sont les Polonais, dont les agriculteurs sont durement frappés par l’embargo russe, et les Ukrainiens eux-mêmes, menacés par l’interruption des livraisons russes en gaz, et par les destructions militaires qui ont un effet dépressif sur l’activité économique. L’hiver devrait de toute façon geler les positions (dans tous les sens du terme), puisque l’Allemagne ne peut se passer du gaz russe.

Barroso boucle le traité euro-canadien avant de partir

Même s’il est très occupé à faire ses cartons, José Manuel Barroso met un point d’honneur à boucler un dernier dossier avant de partir: le traité de libre-échange entre l’Europe et le Canada, qui préfigure le grand traité transatlantique. Il se déplacera donc personnellement à Ottawa pour confirmer ce que la Commission a déjà annoncé cette semaine: le traité est prêt à être soumis aux Etats-membres.

Une nouvelle qui fera plaisir à tous ceux qui ont suivi ce dossier, sur lequel la France vient de s’illustrer en demandant, après la bataille, la transparence.

Article publié et reproduit ici avec l’autorisation de l’éditeur :
http://www.eric-verhaeghe.fr

(Rédigé le 21 septembre 2014)

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