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Le hold up fiscal irlandais au détriment de l'UE : comment continuer à tolérer cela ?

Référence de l'article : IG7217
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écrit par Alexandre MIRLICOURTOIS,Directeur de la conjoncture et de la prévision,XERFI (24 Novembre 2018)


Que se cache-t-il derrière les chiffres fabuleux de la croissance irlandaise ? Un miracle économique ou un mirage statistique ? Il y d’abord un gros doute :



depuis 2009, c’est-à-dire peu après que le plus gros de la grande récession soit passé, le PIB de l’Irlande s’est envolé de 64% quand celui du reste de la zone euro s’élevait péniblement de 10%. Le plus extraordinaire, c’est que ce bond de l’économie irlandaise



ne se retrouve, ni dans l’emploi qui vient à peine retrouver son sommet d’avant crise, ni dans la consommation dont le poids ne cesse de diminuer en proportion du PIB, ce qui témoigne de la décorrélation entre le PIB et l’augmentation des revenus des personnes qui résident et travaillent réellement en Irlande. Tout part en fait du calcul même du PIB.



Le PIB, c’est l’addition de la consommation, de l’investissement de la variation des stocks et du solde du commerce extérieur. La consommation (dont le niveau par habitant colle aux standards européens) et les stocks ne posent pas de problème.

En revanche, au niveau de l’investissement et du solde extérieur c’est abracadabrantesque. D’après les données officielles de l’Office central des Statistiques irlandais,



l’investissement en Irlande aurait bondi de 129% entre 2014 et 2016. En fait, depuis la dernière refonte des comptes nationaux en 2008 par l’ONU, la R&D est considérée comme de l’investissement. Or l’Irlande n’a introduit ces changements de méthode qu’en 2014. Cette requalification de la R&D en actifs opérée par les comptables nationaux, mais aussi la nouvelle attractivité du pays (depuis le 1er janvier 2016, les entreprises déposant des brevets en Irlande bénéficient d’un taux d’imposition de 6,25%) ont boosté les chiffres.

Mais le plus important ne se joue même pas là, mais bien plus du côté du commerce extérieur. Les exportations de biens et services de l’Irlande se sont élevées en 2017 à 343 milliards d’euros, l’équivalent de ce qu’exporte l’Espagne.



Rapportés au nombre d’emplois, cela équivaut à 166 102 euros par tête. Autant dire qu’à ce tarif-là, l’Allemagne avec ses 38 513 euros est totalement surclassée; sans parler de l’Italie, de la France et de l’Espagne reléguées à des faire-valoir. Même les Pays-Bas et la Belgique, deux économies portuaires, tiennent difficilement la comparaison. Mais qui dit économies portuaires dit ports. Or c’est étrange, le port de Dublin, principal port d’Irlande avec près des deux-tiers du trafic maritime du pays, est absent du top 10 européen,



top 10 où l’on retrouve bien en tête de classement un port néerlandais, Rotterdam, et un port belge, Anvers. Suivent ensuite les ports des principales économies européennes Hambourg pour l’Allemagne, Algésiras pour l’Espagne, Marseille et le Havre pour la France par exemple, mais pas de Dublin relégué en fond de classement à la 29ème place. Voilà donc un pays, une île qui plus est, roi des exportations sans ports de taille mondial !

Dans les faits, ce tour de passe-passe est la conséquence comptable d’un dumping fiscal ultra-agressif. Afin de bénéficier du taux d’imposition sur les sociétés le plus bas d’Europe, et parmi les plus bas du Monde, certains groupes ont décidé de massivement localiser leurs profits en Irlande.



 L’opération est simple : il suffit de créer une filiale, voire de domicilier son siège dans le pays, et de jouer ensuite sur les prix de transferts. Le but : vendre sa production réalisée ailleurs le moins cher possible à sa structure irlandaise qui la facturera ensuite au prix le plus élevé possible. Les profits sont de fait transférés en Irlande.

Ce faisant, ces mouvements d’achat-vente ne sont que des opérations comptables, qui ne nécessitent même pas que les marchandises soient effectivement expédiées. La norme comptable irlandaise prend en effet en compte,non pas le lieu du commerce effectif, mais le changement de propriété du produit. Même si un produit ne passe pas par l'Irlande, le fait d'être acheté et revendu par une entreprise irlandaise le fait entrer dans les statistiques commerciales.
En France, il faut passer par la Douane.



La conséquence est un gonflement des importations, mais à petits prix, et des exportations, mais à des prix bien plus élevés. Le bilan de ce double mouvement,



est un excédent hors normes. A plus de 38 000 euros par emploi, record du monde, loin, très loin devant les Pays-Bas et l’Allemagne, pourtant la référence en la matière. Les chiffres du PIB de l’Irlande sont une réalité comptable, mais une horreur économique : un véritable holdup de valeur et de matière fiscale en défaveur de ses « partenaires » européens.

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Cet article est également disponible sous format Video :
https://www.xerficanal.com/economie/emission/Alexandre-Mirlicourtois-Le-PIB-irlandais-un-hold-up-fiscal_3746544.html 
 
(Mis en ligne le 24 Novembre 2018)      
 

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