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« Google contre Wikileaks » : relire le livre de Julian Assange

Référence de l'article : IG7493
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écrit par Louise ALMERAS,(14 Avril 2019)
 
 

(En raison de l’arrestation de Julian Assange, intervenue le 11 avril dernier, et de sa possible extradition vers les Etats-Unis,  il est utile de revenir sur son dernier livre, disponible en français depuis mai 2018, où il raconte notamment pourquoi le Président de Google avait tenu absolument à le rencontrer, ce qui fut fait alors qu’il était à l’époque en résidence surveillée dans le Norfolk britannique. Pour bien comprendre les liens entre Google, la CIA, le NSA et le Secrétariat à la Défense, il n'est peut-être pas inutile de rappeler qu'en près de 7 ans, de janvier 2009 à octobre 2015, la direction générale de Google, ainsi que des ingénieurs de différentes divisions de Google, ont dû se rendre à, ou ont obtenu, 427 réunions de travail de haut niveau à la Maison Blanche, soit bien plus que de nombreux ministères. 427 réunions de travail sur 355 semaines, cela représente 1,20 réunion par semaine.
Vu sous cet angle, Google apparait presque comme une filiale du Gouvernement américain [1] NDLR).

 
 
L’un des hommes les plus recherchés par les États-Unis reçoit en juin 2011 un visiteur pour le moins inattendu. Le président de Google, Éric Schmidt, lui demande une interview en vue d’un traité à paraître avec son acolyte Jared Cohen, à la tête de Google Ideas, ancien du département d’État (département fédéral chargé des relations internationales aux États-Unis) : le futur The New Digital Age paru en 2013. 
 
Assange est alors en résidence surveillée dans le Norfolk britannique. Un an plus tard, il commence sa détention à l’ambassade équatorienne de Londres et en mai 2014 paraît son livre aux éditions new-yorkaises OR Books : l’ultime alerte. Depuis le 16 mai 2018, la version française est désormais disponible.

DU CONTRÔLE DE LA TOILE À CELUI DES TERRITOIRES

Quatre personnes sont venues jusqu’à Julian Assange et, comme il l’écrit, il « s’étonne que la montagne vienne à Mahomet ». Éric Schmidt mène la conversation, accompagné de Lisa Shields (vice-présidente du Council on Foreign Relations et diplômée de Columbia en journalisme), Jared Cohen et Scott Malcomson (directeur de la communication de l’International Crisis Group et membre à vie du Council on Foreign Relations). Les relations internationales ont la part belle ici. Qu’est-il arrivé à Google?
 
Éric Schmidt a oublié son magnétophone, c’est donc Julian Assange qui se charge d’enregistrer l’entretien, ou plutôt les ambitions informelles. Car Éric Schmidt n’est pas seulement un passionné de technologie et de cyber-pouvoir ; la géopolitique et surtout la vision de la politique étrangère américaine ne lui sont, pour le coup, pas étrangères.

Si le Printemps Arabe fût le moment où l’activité de Wikileaks était menée tambour battant, lui donnant son heure de gloire, il fût aussi l’un des gros cas pratiques du lien entre le pouvoir de la Toile et celui des États-Unis. Ils ne manquent pas de rire pourtant, mais l’entretien ressemble à celui de deux chefs d’États chargés de diriger des armées, aux buts, sinon opposés, du moins séparés.
 
D’un côté, le dirigeant de Google cherche à comprendre l’intérêt de diffuser des documents officiels pour prévenir l’action des groupes organisés ou des gouvernements, mais surtout de rendre accessibles ces informations au public, de l’autre est réitérée l’ambition de justice et de contre-pouvoir face à celle-ci. Wikileaks a voulu prévenir des menaces en diffusant les informations qui « découragent les comportements injustes » et se retrouve à en être l’une des plus grosses à étouffer.
 
S’il combat les mensonges, c’est aussi parce que les guerres du XXème siècle sont souvent parties de là. « C’est une occasion extraordinaire, parce que cela signifie que les populations n’aiment pas les guerres et qu’il faut leur mentir. Cela signifie que la vérité peut nous emmener vers la paix. C’est un grand espoir », confie Julian Assange.

Nous pénétrons ainsi dans l’antre de la Toile géante, de son implication dans les mouvements politiques et certains soulèvements des peuples, aux problèmes technologiques et leurs solutions.
Bientôt, le duo Google se dévoile comme une diplomatie parallèle du pouvoir américain, un outil utile pour ce que la CIA ne peut effectuer, ou encore comme un agent de la surveillance de masse rompus aux relations inter-gouvernementales au service des États-Unis. Éric Schmidt semble être celui qui peut à la fois poser et répondre aux questions : « Où se dirige l’avenir des États-Unis ? » et « Que veulent-ils ? »

UN LANCEUR D’ALERTE SUR L’AVENIR DE L’INTERNET

Le fondateur de Wikileaks est un lanceur d’alerte, un cyber-militant et il connaît les possibilités de l’avenir de l’Internet, c’est ce qui intéresse aussi les représentants de Google pour rédiger leur livre. Quand Julian Assange expose son intérêt pour structurer l’information intellectuelle, ce patrimoine humain, et le rendre plus optimale en quelques sorte, Google s’intéresse plutôt au fantasme de voir se lever un nouveau type de révolutionnaires, des consultants nouvelle génération, pour construire une culture politique.

Le premier cherche à guider, éclairer et à faire réfléchir. L’autre, étant l’œil, la bouche et l’oreille fidèles de Big Brother, renifle les possibilités de juguler les remous des hommes un peu trop libres et pensants. Ils se passionnent pour leur sujet. À les lire, le cyber-terrorisme serait même l’avenir du terrorisme.

Julian Assange veut affaiblir les centres de pouvoir menaçants quand Google souhaite tirer profit de la possibilité d’orienter l’opinion pour laisser les États choisir les limites à respecter ou non. La liste est encore longue de leurs divergences de vues et d’actions. D’ailleurs, l’enregistrement produira deux livres, un pour chacun des camps, ce qui n’était évidemment pas prévu. Comment ces deux génies de la Toile sont-ils parvenus à ce point de discorde? Quel est, finalement, le rôle des États-Unis dans la gestion de l’information internationale ?

Une autre question se pose ici. Cet entretien, suivi des notes de Julian Assange, présente la rhétorique et la théorie de l’action de Wikileaks, au but ouvertement pacifiste et presque spirituel, comme le souligne Lisa Shields. Il rappelle aussi la nature de la création de Wikileaks : recevoir et diffuser l’information des lanceurs d’alerte et des journalistes censurés, sans faire généralement de tri au préalable, du moment que le bien soit plus grand que les préjudices. Pourtant, les propos du dirigeant de Wikileaks n’ont pas l’écho escompté, ni de soutien ouvert, sauf quand il s’agit de l’admiration vis-à-vis de ses manières de procéder et de penser son système global.

L’APOCALYPSE ORWELIENNE EN MARCHE

Pourquoi les dirigeants de Google s’intéressent-ils tant à un militant de l’information libre ?
Hillary Clinton considère WikiLeaks comme un danger« une attaque contre la communauté internationale » qui « affaiblirait le cœur du pouvoir gouvernemental ». Ce cœur, c’est celui ô combien nourri de trahisons, de confidences, entre ennemis ou alliés communs, de contradictions entre les mots divulgués au public et ceux murmurés en privé. Il bat, mais à quel prix.
 
Puis, la publication de The New Digital Age évoque le propos du Pentagone en 2010 : « Les informations publiées sur WikiLeaks mettent des vies en danger ». Ce qui n’a jamais été directement prouvé, comme pour l’action de Chelsea Manning d’ailleurs, un autre lanceur d’alerte condamné par les États-Unis pour espionnage.

La liberté n’est justement pas la fin poursuivie par Google, mais le moyen pour parvenir à la « colonisation digitale ». La comprendre, c’est la discréditer, du moins la maîtriser.
Au moment où Assange reçoit l’équipe de Google, il ne sait pas à qui il a véritablement affaire. C’est après l’entretien qu’il se renseigne plus avant sur le passé et le présent de ses visiteurs. Il découvrira alors leur véritable position et leur pouvoir bien plus prégnant qu’il n’y paraissait alors. Enfin, le décryptage qu’il offre sur la reprise de ses propos par Éric Schmidt et Jared Cohen permet de mieux saisir l’état d’esprit dans lequel ils ont voulu écrire leur livre et avec lui, peut-être, l’avenir de l’Internet.

Quand il dénonce les « shibboleths washingtoniens » et autres « orthodoxies du département d’État », présents dans le livre publié par le duo Google Schmidt et Cohen, qu’il est parvenu à se procurer de sa prison, c’est pour souligner, encore une fois, le rôle géopolitique du géant technologique au service du pouvoir américain. Même si Washington y trouve son compte quand il leur fait faire le sale boulot… À la place de la CIA parfois.

Mais que veut véritablement Éric Schmidt, son équipe et ses partenaires, officiels et officieux ? Qu’est-ce que son bras armé et virtuel pourra-t-il encore faire sur la scène géopolitique à l’international ? Que se passe-t-il vraiment ? Ce livre est une entrée dans le monde de la technologie, un appel à s’informer librement et en vérité et peut-être aussi un dernier cri d’alarme avant que Google ne s’empare des derniers bastions contre le mensonge : les lanceurs d’alerte.

Julian Assange, Google contre Wikileaks, éditions Ring, mai 2018, 263 pages.

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Article reproduit avec l'autorisation de l'éditeur :
https://www.contrepoints.org/2018/05/19/316389-wikileaks-contre-google-le-combat-dassange-toujours-sur-le-ring

[1] : le lecteur intéressé pourra lire l'article suivant, fondé sur l'analyse des rendez-vous et des réunions officielles qui eurent lieu à la Maison Blanche sur la période auditée par l'article ci-dessous, à savoir les 7 premières années de la Présidence OBAMA :
 
https://googletransparencyproject.org/articles/googles-white-house-meetings
 

Pour ceux de nos lecteurs qui n'auraient pas le temps de lire l'article, en voici deux extraits ci-dessous:







(Mis en ligne le 14 Avril 2019)

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