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Et si la France était la grande perdante de la mondialisation ?

Référence de l'article : IG6728
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écrit par Claude SICARD,Docteur en économie, Ancien Président de OCS Consultants,(17 Mars 2018)

 

(Le Figaro a publié jeudi 15 mars un sondage indiquant que 60% des Français avaient une opinion négative sur la mondialisation et 14% une opinion très négative [1].

Diable ! Pourquoi autant d’opposants ? Surtout que les CSP+ (c’est le scoop de ce sondage) sont maintenant 58% à avoir une mauvaise ou une très mauvaise opinion [2] de la mondialisation, contrairement à ce que martèlent  gouvernements et médias mainstream.
Réponse dans l’article synthétique ci-dessous).

 
La position de la  France dans le monde, depuis la fin des « trente glorieuses »,  ne cesse de  se détériorer. En 1960, notre pays se situait au quatrième rang mondial en termes de PIB, et il a régulièrement régressé, depuis, surtout si l’on raisonne en PIB par habitant. Au plan économique, presque tous les clignotants sont au rouge : le taux de chômage se situe toujours à un niveau anormalement élevé malgré les efforts faits par tous les gouvernements qui se sont succédé pour le réduire, le budget de l’Etat ne cesse d’être en déficit, et ce depuis 44 années maintenant, la dette de la nation s’accroît d’année en année et atteint à présent le niveau du PIB, et la balance du commerce extérieur devient très fortement  négative (elle était encore positive au début des années 2000).

Si l’on examine l’évolution du  niveau de vie des Français, par comparaison avec, par exemple, celui de nos voisins de la Confédération helvétique, un pays qui a su remarquablement s’adapter à l’évolution du monde, on note que le revenu moyen per capita de nos compatriotes, selon les données de la Banque Mondiale, est  passé de 75% en moyenne, en 1960, de celui des Suisses, à 45% aujourd’hui. Le revenu moyen per capita des Français est actuellement de 36.857 US$, contre 79.887 US$ pour un Suisse. L’écart est devenu considérable.

On ne peut donc que s’interroger sur les raisons pour lesquelles s’est produite cette lente dégradation de l’économie française. Le monde, au lendemain de la dernière guerre mondiale, sous la poussée des Etats-Unis, s’est engagé dans le libéralisme économique, et, avec la création du GATT, a entrepris de lutter contre les entraves aux échanges commerciaux entre pays. Le libéralisme économique est la doctrine fondée au XVIIIe siècle par Adam Smith, une doctrine qui postule que le bon fonctionnement de l’économie libérale mène à l’opulence : la régulation de la société par le  marché conduit automatiquement, nous disent les libéraux, à l’accroissement des richesses.

Cette doctrine a été complétée par la théorie de David Ricardo, connue sous le nom de « théorie des avantages comparatifs », qui veut que  chaque pays se spécialisant dans les activités où il dispose d’avantages particuliers, les échanges se développent, et il en résulte un accroissement de la quantité de biens produits dans le monde. Le GATT a été créé en 1947, et l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce), qui a pris en partie sa suite, en 1995, cette grande organisation internationale, basée à Genève, jouant le rôle de gendarme de la mondialisation : sa mission est d’organiser (définition des règles, etc.) et de contrôler (bonne application des traités, respect des règles, etc.) le commerce mondial des marchandises et des services.    

Pourquoi la France s’est elle mal adaptée à la mondialisation ?

La France, manifestement, s’est mal adaptée à la mondialisation, et c’est l’ancien président de Saint-Gobain, Jean-Louis  Beffa, qui nous en donne l’explication. Dans son ouvrage « La France doit choisir », paru en 2012, il  nous dit que la France a changé de modèle  économique à la fin des trente glorieuses. Elle est passée du modèle qui était le sien, qu’il appelle « le modèle commercial-industriel », au modèle anglo-saxon qu’il nomme « le modèle libéral financier ».

Dans le modèle commercial industriel, l’Etat  joue un rôle de stratège et il intervient fortement dans l’’économie, alors que dans le modèle libéral financier des néo-libéraux anglo-saxons, le marché est tout puissant et l’Etat reste en retrait.  Le modèle anglo-saxon, nous dit Jean-Louis Beffa,  ne convient pas à la sociologie des Français : il n’est pas conforme à leur culture, ni à leur histoire. Les Français  ne sont  pas, en effet,  adeptes de la théorie qui veut que la confrontation des intérêts particuliers conduise à l’intérêt général, et que la « main invisible », dont a parlé Adam Smith, règle avec justesse prix et quantités vendues. Ils veulent que l’Etat les protège…

Il est intéressant d’examiner comment les économies des grands pays  se sont développées, dans la cadre de cette mondialisation impulsée par les Etats-Unis dès la fin de la seconde guerre mondiale, dans un souci, en tout cas pour celui qui était affiché à l’époque, de pacification du monde, les échanges commerciaux entre les pays étant censés constituer un facteur d’apaisement des tensions dans le monde.

Nous nous référons, pour l’analyse des résultats de la vague actuelle de mondialisation, aux travaux de la Banque Mondiale, dont les économistes ont retracé l’évolution des revenus par tête, dans tous les pays du monde, calculés  en PPA (parité de pouvoir d’achat), sur la période 1990-2016. Les chiffres, dans les tableaux ci-dessous, sont donnés en dollars courants [3] :
 
 
                                  
                                        Evolution du revenu par tête en US$ (PPA)

                                                                  Pays gagnants               

1990             2016       Coefficient

Chine                                           990         15.470           15,6
Viet Nam                                      880            6.040           6,9
Inde                                            1.120           6.490           5,8
Indonésie                                    2.670         11.220           4,2
Thaïlande                                   4.240          16.070          3,8
           
Monde                                        5.375          16.171          3,0
                                    

                                               Evolution du revenu par tête en US $ (PPA)
 
                                                                   Pays perdants              
 

1990                2016         Coefficient

Danemark                                 17.740           50.290             2,8
Pays Bas                                  17.730           49.930             2,7
Etats-Unis                                 23.730           58.700             2,5
Allemagne                                19.750           49.690              2,5
Suède                                       19.900           49.420             2,5
France                                       17.730           42.000             2,4
Grèce                                        13.590           27.150             2,0
 
Monde                                       5.375            16.171             3,0
 
(Source des données : Banque Mondiale)

Nous avons, dans les tableaux ci-dessus, fait le partage entre pays gagnants et pays perdants en nous référant  à  l’évolution de la moyenne « monde » telle qu’elle est donnée par la Banque Mondiale. On voit, tout d’abord, que  la mondialisation a considérablement atténué les écarts de richesses entre pays développés et pays en voie de développement, et c’était en fait l’un de ses objectifs.

Et c’est surtout la Chine qui a été la très grande gagnante de cette mondialisation, ce pays étant devenu depuis quelques années l’usine du monde. Seconde observation : la croissance des revenus par tête, dans les pays développés, s’est ralentie : dans la période des 25 dernières années  elle a été plus faible, dans tout ces pays, que la moyenne « monde ».

Et, observation fondamentale, c’est à la France  que la mondialisation a causé le plus grave préjudice comparatif, ce qui n’est jamais dit. Bien au contraire, de très nombreux hommes politiques français  continuent à vanter, inlassablement, les résultats quasi inexistants, ou même négatifs, d’une mondialisation dont la France n’a pas su bénéficier pour de multiples raisons dont certaines ne tiennent qu’à des raisons de mauvaise gouvernance intérieure, ainsi qu’à de mauvaises décisions prises, notamment  à partir de 1981.

Qui sont, dans les pays développés, les vrais gagnants de la mondialisation ?

Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, a démontré que la mondialisation sert avant tout les intérêts des banques, des entreprises multinationales, et d’une frange tout à fait marginale de la population, la frange des plus hauts revenus.

Dans son ouvrage « La grande désillusion » il écrit : « Aux Etats-Unis, hormis les 10% les plus riches, le revenu médian des travailleurs de sexe masculin est plus bas qu’il y a 42 ans ».

Un ancien économiste de la Banque Mondiale,  qui enseigne à l’Université John Hopkins  aux Etats-Unis,  Branko Milanovic, nous dit, de son côté, dans « Global ineguality : a new approach for the globalization », que les gagnants  sont surtout les 1%  les plus riches de la planète.

A Davos, Emmanuel Macron a, lui aussi, dénoncé les inégalités criantes engendrées par la mondialisation, pointant  du doigt, dans sa conférence  « les  1 % des plus riches  à qui a profité la mondialisation ». Il a dit qu’il fallait redonner un sens à la mondialisation, sans quoi, « dans 5 ou 10 ans ceux qui  veulent en sortir vont gagner », rajoutant  cette réflexion en forme d’aveu : « On a oublié ce que les peuples sont prêts à accepter ».

On a vu, en effet, naître ces dernières années, dans les pays développés, des courants d’opinion de plus en plus hostiles à la mondialisation, les populations laborieuses souffrant par trop des délocalisations et des fermetures d’usines. Ces courants  alimentent en Europe les partis que l’on a qualifiés de « populistes », courants qui ont  porté Donald Trump au pouvoir aux Etats-Unis.

Les dégâts de la mondialisation sur l’économie française

En France, le phénomène de la désindustrialisation a été particulièrement sévère puisque notre secteur industriel ne concourt plus, à présent, que pour 11,5 % seulement à la formation du PIB  (industrie hors BTP). C’est, et de loin, le taux le plus faible d’Europe, Grèce exceptée : en Allemagne, on en est encore à 24 %. Cet effondrement du secteur industriel constitue l’une des raisons qui  ont mis la France au tapis. Il explique la situation de marasme dans laquelle se trouve plongée  aujourd’hui notre économie : il manque, dans les emplois du  secteur industriel de la France, environ 1,5 million de personnes, car ce secteur devrait, comme c’est le cas chez nos voisins,  représenter  environ 20 % du PIB.
 
Emmanuel Macron a bien conscience du problème posé par la mondialisation telle qu’elle est organisée, ou désorganisée, aujourd’hui. Il a déclaré au dernier World  Economic Forum, à Davos : «  La mondialisation traverse une crise majeure : elle a besoin d’une nouvelle régulation » Et il a expliqué : « Nous avons préféré la voie de la compétition mondiale fondée sur la dérégulation. Nous avons ainsi, presque sans nous en apercevoir, perdu les batailles que nous aurions du gagner pour faire de la mondialisation une authentique raison d’espérer un monde meilleur ».Et il a indiqué comment il conviendrait de la corriger, disant : « Il faut que les Etats cessent la concurrence fiscale et sociale ».Et dans une interview accordée à RTS, en marge du forum, il a déclaré : «  Nous devons, non pas subir la mondialisation, mais la changer », et il a indiqué que le France, sous son autorité, se transformerait pour pouvoir jouer un rôle de premier plan dans la mondialisation.
 
Ce sont, là, des intentions très louables, mais dont la réalisation semble tout à fait  impossible. On se souvient, en effet, de la thèse qui avait été défendue  par Maurice Allais, le seul économiste français ayant obtenu un prix Nobel : il avait expliqué que la mondialisation est favorable à tous les partenaires lorsqu’elle s’applique à un ensemble homogène de pays, au plan économique. Lorsqu’elle englobe des pays ayant des niveaux de développement économique très différents, elle bénéficie majoritairement aux moins développés.
 
Il reste donc à notre jeune Président à démontrer que notre prix Nobel d’économie avait tort de penser qu’une mondialisation appliquée à des économies totalement hétérogènes ne peut pas être finalement bénéfique à chacun d’entre eux, en même temps.

__________________________________

[1] : pour prendre connaissance des résultats complets de cette étude d'opinionway, merci de cliquer sur le lien en bas de page.

[2] : 58% = 44% des CSP+ ont une mauvaise opinion et 14% des CSP+ ont une très mauvaise opinion de la Mondialisation.

CSP+ : on est donc loin du "monde paysan", de "la France rurale", des " français modestes oubliés de la mondialisation", dont les politiques in charge et les commentateurs "vedette"  nous ont abreuvés pendant la campagne présidentielle 2017.

Voici la slide (cliquez pour l'agrandir) en question (page 10) :





[3] : attention, ne pas se laisser abuser par des statistiques en dollars courants.

Selon le BLS américain (Bureau of Labor Statistics), un dollar de 1990 équivaut à 1,90 dollar de 2016.

Puis, pour un ménage français, il faut prendre compte l'érosion du dollar entre 1990 et 2016 contre franc, puis contre euro.

Puis, il faut prendre en ligne de compte l'évolution du taux d'endettement des ménages de 1990 à 2016 (la BDF ne fournit des statistiques que de 1996 à 2017, mais de 1996 à 2016, le taux d'endettement des ménages est passé de 48% à 90% de leurs RDB (revenus disponibles bruts).

Puis, il faut prendre en compte l'évolution de l'endettement collectif, promesse de prélèvements fiscaux et sociaux futurs en augmentation, endettement collectif qui est passé pour la France de 35,4% en 1990 à près de 97% en 2016 en pourcentage du PIB.

On comprend mieux, ensuite, le sentiment d'appauvrissement général des "Français moyens "si l'on raisonne en revenus disponibles après inflation, après impôts et prélèvements sociaux, et après augmentation des dettes du ménage (qui diminuent le montant net disponible après remboursements des emprunts).


(Mis en ligne le 17 mars 2018 et une note de bas de page ajoutée le 18 mars à 11h55)

 

                                                            
 
 
 
 
 

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