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Deux manières de voir l'Allemagne

Référence de l'article : IG2915
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Deux manières de voir l'Allemagne
écrit par Hugues de MONTVALON,Gérant de Portefeuilles,Oddo Banque Privée
Tout comme la lumière est à la fois un phénomène ondulatoire et particulaire, la balance courante peut être vue sous l'angle du commerce extérieur ou sous celui de l'équilibre entre épargne et investissement. Selon que l'on adopte une vue ou l'autre, on jugera la politique d'Angela Merkel catastrophique ou, au contraire, on célèbrera la grande réussite de l'économie allemande.
 
En comptabilité nationale, la balance courante est la somme de la balance commerciale, des transferts unilatéraux et des intérêts & dividendes sur les avoirs extérieurs. Pour simplifier, nous assimilerons la balance courante à la balance commerciale. Dans la majorité des cas, la balance commerciale est d'ailleurs le principal déterminant de la balance courante.
 
Dans ce cadre, quand un pays accumule des excédents, c'est qu'il exporte beaucoup plus qu'il n'importe. Selon la doxa, c'est qu'il fait preuve d'une grande compétitivité. Les travailleurs travaillent dur, les ingénieurs s'ingénient, il n'y a pas de dépenses inutiles, tout le monde épargne, ménages comme entreprises. S'il y a un pays qui colle bien à cette description, c'est l'Allemagne. D'ailleurs, l'excédent courant allemand représente 7% du PIB, ce qui en fait le plus gros excédent courant mondial en valeur absolue, devant la Chine. A l'aune de ce critère, la réussite allemande est flagrante et la zone Euro devrait s'en inspirer si elle veut sortir de la crise. De facto, Mme Merkel est en train de façonner la zone Euro à l'image allemande ; sous la contrainte germanique, les pays périphériques qui accumulaient les déficits courants (10% du PIB pour l'Espagne, 15% pour la Grèce en 2007) sont désormais proches de l'équilibre. La zone Euro dégage un excédent courant tendanciel qui dépasse 2% du PIB alors qu'elle était en déficit en 2007.
 
L'autre façon de voir la balance courante, c'est de dire qu'elle représente la variation nette des avoirs extérieurs d'un pays. L'approche "exportations nettes" était fondée sur les flux ; nous avons maintenant une vision fondée sur les stocks, qui est l'autre face de la même pièce de monnaie. En effet, un pays, qui accumule des excédents commerciaux, doit bien les placer quelque part. En pratique, il accumule des actifs étrangers, soit des actifs financiers (dette, actions, prêts bancaires…), soit des biens réels (sociétés, terres, immeubles…). Inversement un pays qui a des déficits commerciaux, accumule des créances vis-à-vis du reste du monde ou vend des actifs pour se financer. Dans cette optique, la balance courante représente tout simplement un choix d'épargne. Un pays qui a un excédent (ou à l’inverse un déficit) courant est un pays qui voit son stock d'actif augmenter (ou baisser) : il (dés-)épargne. Il n'est ni bien ni mal d'avoir des déficits ou des excédents courants ; cela dépend des circonstances, des taux d'intérêts, des choix collectifs, etc. Au lendemain de la guerre de 39-45, l'Europe en ruine avait besoin de se reconstruire et n'avait pas d'épargne disponible. Elle a donc emprunté auprès des Etats-Unis pour investir. Nous avons eu de la chance que ce fût Truman, et non Mme Merkel, le Président des Etats-Unis, car si la Maison Blanche nous avait dit à l'époque, "Non, non, commencez  par rétablir votre compte courant et après on discutera", les 30 glorieuses n'auraient pas vu le jour. A l'autre bout du spectre, la France avait, au début du XXème siècle, un taux d'épargne très important, qui servait à financer l'expansion russe, comme chacun le sait. Au lieu d'accumuler des emprunts russes qui, in fine, ont disparu dans la poubelle de l'histoire économique, les ménages français auraient mieux fait de consommer cette épargne ; ils en auraient au moins tiré une utilité immédiate.
 
Le paradoxe des pays qui accumulent les excédents, c'est qu'ils sont obligés d'accumuler des avoirs et donc des risques de plus en plus importants. Le rêve de l'Allemagne serait de prêter à des pays qui lui ressemblent. Malheureusement pour elle, elle a accumulé des créances sur les pays du Sud qui sont maintenant insolvables. C'est le dilemme du créancier : il ne peut pas prêter à son débiteur toujours plus d'argent et en même temps lui demander de garder le même niveau de solvabilité.
 
Du point de vue purement économique, la cure d'austérité qu'impose l'Allemagne à la zone Euro est calamiteuse. C'est en général le point de vue anglo-saxon, de gauche (avec l'économiste P. Krugman) comme de droite (Martin Wolf, dans le Financial Times) et depuis peu, c'est également l'avis du FMI. L'ajustement européen se fait par une contraction de la demande intérieure, accompagné d'une forte hausse du chômage, le tout sur fond de tendance déflationniste. Cette politique, outre qu'elle est très coûteuse sur le plan humain, déprime la croissance et ne fait qu'exporter les problèmes de demande. L'Allemagne peut s'enorgueillir à juste titre de ses excédents et de sa compétitivité retrouvée ; mais cela n'aurait pas été possible sans la forte demande des pays du Sud de l'Europe dans les années 2000 ou des pays émergents dans les années 2010. Que se passera-t-il si les émergents entrent à leur tour dans une période d'austérité ? La zone Euro exportera-t-elle vers la planète Mars ? De surcroît, comme le souligne Martin Wolf, la politique d'austérité et de relance par les exportations pouvait avoir du sens pour l'Allemagne des années 2000. À l'époque, la croissance mondiale était forte, l'Allemagne était faiblement endettée, avec un déficit courant inférieur à 2% du PIB et de taille relativement modeste par rapport au reste du monde. Cette approche est nettement moins pertinente pour des pays très fortement endettés comme le sont les pays de la périphérie européenne, dans un contexte de faible croissance européenne. Compte tenu de sa taille, il est illusoire de penser que la zone Euro pourra aller chercher à l'extérieur la demande qui lui fait défaut en interne.
 
Dans un monde idéal, l'Allemagne aurait accompagné la cure d'austérité imposée aux pays de la périphérie par l'annulation d'une partie de leur dette et par une relance de sa demande domestique..Mais dans le monde réel, cette politique n'est pas possible car elle suppose une accélération de l'inflation allemande (conséquence de la relance domestique) et un transfert du contribuable allemand vers le contribuable espagnol, grec, portugais….Deux solutions inacceptables pour la Bundesbank ou l'électeur allemand. Pour sauvegarder l'euro, Mme Merkel n'avait donc pas d'autre choix que de faire ce qu'elle a fait. Faire le minimum de transferts, accepter le minimum de mutualisation (l'Union bancaire), c'est sans doute le maximum que pouvaient accepter les électeurs allemands.
 
Il n'est pas impossible que la coalition qui verra le jour à Berlin, infléchisse la politique économique allemande. Ne rêvons pas d'eurobonds ou de gouvernement économique européen (chimère française qui se développe dans le vide sidéral de la pensée politique hexagonale) ; en revanche, on parle de l'instauration d'un salaire minimum, d'investissements dans les infrastructures, voire de hausses de salaires. Tout cela contribuerait efficacement à sortir la zone Euro de l'ornière.
 
 
(Rédigé le 27 septembre 2013)
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