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Bientôt, deux Ukraine: c'est devenu inévitable...

Référence de l'article : IE3386
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Bientôt, deux Ukraine: c'est devenu inévitable...
écrit par Alexis VARCAZ (écrit le 4 mars 2014),

Qu’on le veuille ou non, que ce soit le résultat d’une stratégie politique cachée (« Diviser pour mieux régner »),  ou que ce soit la conséquence naturelle, et inéluctable, de deux tendances lourdes (l’extension géographique de la démocratie ou celle des droits de l’homme), force est de constater que le nombre de Pays croît à grande vitesse : 81 à fin 1958, 134 à fin 1974, 164 à fin 1991 et 193 [1] reconnus à ce jour par l’ONU, mais déjà 232 suivis sur les plans économiques, financiers et humains par cette Organisation officielle, et 300 peut-être avant la fin du siècle : dans ces 300, existeront certainement deux Ukraine indépendantes.
 
L’Occident récolte ce qu’il a semé : on ne peut « impunément » militer pour les droits de l’homme, militer pour l’extension géographique des régimes démocratiques, et se plaindre ensuite de la fragmentation du Monde. Promouvoir la démocratie, c’est bien : cela part de bons sentiments, aisés à comprendre. D’autant plus que personne n’a trouvé de meilleur régime politique, même si ceux qui l’ont conçu l’ont instauré avec talent dans une Cité de 5 000 habitants et que personne ne peut prouver que ce régime pourrait fonctionner efficacement sur des entités de 1 milliard ou de 2 milliards d’habitants. La très forte différence dans les résultats chinois et indiens tient à la nature autoritaire de l’un des deux régimes : c’est une question de vitesse dans la prise de décisions, de cohérence des décisions prises, et d’adaptabilité à un monde changeant de plus en plus vite. Par conséquent, si l’on promeut l’idée démocratique et l’idée des droits de l’homme, il ne faut pas s’étonner que ces nobles idées fassent prospérer ensuite le désir de la séparation d’un fragment homogène d’une entité plus importante, mais hétérogène. La centrifugeuse tourne, depuis 60 ans, à plein régime : personne ne peut empêcher une minorité, si elle se trouve spoliée, dans ses intérêts économiques, religieux ou culturels, de se rassembler autour d’un leader charismatique ou d’un parti « nationaliste», ou les deux à la fois, et d’invoquer ensuite, à juste titre, démocratie et droits de l’homme afin que cette minorité puisse jouir in fine du « droit à disposer d’elle-même ». Et l’ONU est très généreuse dans l’octroi de cette reconnaissance : prochain « Pays » en passe d’obtenir son indépendance et sa future adhésion à l’ONU : le Groenland, un mastodonte de 58 000 habitants [2]
 
L'objectif d’une civilisation est-il de durer (Chine, Corée, Japon), ou de laisser un bon souvenir (Empire Romain) ?
 
L’alternative, cartes historiques et géographiques en mains, est bien triste : seuls des régimes autoritaires arrivent, dans la durée, à maintenir des minorités disparates dans un seul « Etat », mais, alors ce n’est jamais un Etat de droit, ou bien à créer les conditions d’une homogénéisation à marches forcées, processus qui peut prendre de plusieurs décennies à plusieurs siècles. Par exemple, Xi-Quan-Di et ses successeurs sont arrivés à instaurer une Chine homogénéisée, avec pouvoir centralisé (93% de Han, poids et mesures unifiées depuis l’an 210 avant notre ère, langue commune obligatoire depuis plus de deux millénaires, etc. Mais cette homogénéisation fut réalisée avec violences. Si une méthode démocratique avait été tentée, la Chine serait encore aujourd’hui dans l’état de l’Inde : 24 langues officielles, 4 000 langues pratiquées, une stratification en castes quasiment imperméables, et un analphabétisme affectant encore 50% de la population. Et s’il n’y avait pas eu la colonisation britannique, il y aurait encore des dizaines de poids et mesures différentes, des monnaies différentes, etc. Comme le disait Churchill, l’Inde n’existe que sur le plan géographique, ce n’est pas encore une Nation au sens où on l’entend en Occident. Et la conséquence inéluctable d’une trop grande hétérogénéité, c’est la fragmentation dès que la main de fer se desserre, ou que des minorités se révoltent : cf. la Yougoslavie, cf. l’URSS, et demain, de nombreux autres Etats hétérogènes.
 
L’Humanité a vécu suffisamment pour pouvoir observer plusieurs tendances lourdes. Certaines civilisations ont choisi, sous la houlette d’une dynastie forte, la voie de l’homogénéisation, et la recherche constante de son maintien, et cela a donné, par exemple, les admirables civilisations chinoise, coréenne et japonaise.
 
Qui trop embrasse mal étreint
 
D’autres ont tenté l’extension géographique à outrance,  l’empire Romain par exemple. Mais, qui trop embrasse mal étreint, et si l’on a pas, ou si l’on a plus, les moyens financiers de l’intégration, la dislocation est proche : on commence à prendre des mesures pour gagner du temps, pour que le royaume ou l’Empire demeure, mais chaque décision crée ensuite les conditions de la future dislocation : on commence à accorder la citoyenneté romaine à des peuples de plus en plus éloignés, qui ne parlent pas latin, et ne se sentent rapidement plus concernés par les décisions du centre…L’horrible cercle vicieux traditionnel s’enclenche : pour favoriser l’intégration, l’homogénéisation et la défense du territoire, il faut lever de plus en plus d’impôts, et, dès que la périphérie se trouve lésée, elle se révolte contre l’Autorité centrale. Il n’existe aucun exemple d’entité très hétérogène qui ait subsisté dans la durée, hormis les cas de pouvoir central très autoritaire…L’éclatement suit ensuite la pente d’entités ethniques, ou religieuses, ou économiques, plus ou moins homogènes.
 
Et aux raisons historiques de fragmentation les plus fréquentes, à savoir l’ethnie et/ou la religion, ainsi que l’idéologie, viennent se greffer de nos jours des raisons de plus en plus économiques : comment une minorité accepte-t-elle les transferts ? Dès qu’elle a le sentiment de « trop payer » pour d’autres minorités, ou de ne pas suffisamment recevoir de l’entité « supra-nationale », la centrifugeuse se met à fonctionner…
 
En Europe occidentale, c’est maintenant le cas de l’Ecosse, dès le 18 septembre 2014, de la Catalogne, de la Flandre, notamment.
 
En Afrique, c’est le cas des 17 Pays [3] où majorités et minorités chrétiennes ou musulmanes pourraient s’opposer ou s’affrontent déjà (Exemple : Nigéria : 3 500 chrétiens assassinés dans le Nord musulman du pays depuis quelques années, Centrafrique, plusieurs centaines de musulmans assassinés à Bangui et dans sa périphérie, etc.).
 
Et en Ukraine, c’est le cas de l’Ukraine occidentale (au sens géographique, culturel et linguistique) : la révolte nait de l’usurpation de la richesse économique par des clans ne faisant pas partie de cette (grande) partie de l’Etat Ukrainien. Réciproquement, l’Ukraine orientale ne pourra pas accepter dans la durée d’être gouvernée ou dirigée par une partie de la population n’ayant pas les mêmes objectifs, ou passés, idéologiques, culturels et religieux (même si ce dernier aspect est minoritaire dans les revendications, qui sont, pour Maidan,  essentiellement économiques et culturelles en termes de choix de camp qui aurait été qualifié, avant 1989, d’idéologique).
 
Bref, l’Ukraine est trop hétérogène : seul un pouvoir autoritaire a pu maintenir le glacis du statu quo.
Dès le dégel, les forces centrifuges sont à l’œuvre, et il vaut mieux que les cinq parties prenantes principales (d’abord, les futures deux Ukraine, puis la Russie, l’Union Européenne et les USA, par ordre d’implication et de proximité immédiate, donc de sauvegarde d’intérêts primordiaux) s’assoient au tour d’une table pour envisager l’avenir séparé de deux Ukraine indépendantes, que de forcer visiblement la main à deux régions qui n’ont plus envie, le mot est faible, de vivre ensemble…
 
Qu’il y ait besoin d’une période transitoire, peut-être, mais avec un calendrier de sortie qui calme le jeu, éloigne définitivement le risque de guerre, et fasse rêver (en partie de manière illusoire, mais là n’est pas la question) les deux futures Ukraine : nous ne sommes plus en train de parler de petites entités, comme la plupart des 32 reconnaissances d’Etats indépendants accordés par l’ONU ces dernières années. Pour un Pays de 44,5 millions d’habitants (auparavant de 52 millions en 1989, mais très faible taux de fécondité et forte émigration), les seuls oblasts de Donestk (4,4 millions d’habitants), de Dnipropretovsk (3,3 millions d’habitants), de Kharkiv (2,7 millions d’habitants), de Louhansk (2,3 millions d’habitants) et le territoire autonome de Crimée (2 millions d’habitants) totalisent déjà 14,7 millions d’habitants…
 

Notes explicatives :


[1] : les 12 derniers Pays qui ont pu adhérer furent, de 1993 à 2011, dans l’ordre chronologique: Monaco (36 000 h), Palaos (20 000 h), Kiribati (110 000 h), Nauru ( 9 500 h), Tonga (119 000), Tuvalu (12 000 h), Serbie ( 7,1 millions), Suisse (8,1 millions), Timor oriental (1,2 Million), Monténégro ( 0,7 million), et Soudan du sud (11,1 millions). Parmi ces Pays, plusieurs font moins de 1 000 km2, dont un de 200 hectares. Au total, sur les 240 Pays ou Territoires existant dans le Monde, 79 ont une population inférieure à 1 million d’habitants et, sur ces 79 Pays ou territoires, 32 ont déjà réussi à se faire reconnaître par l’ONU comme Etats indépendants. Et sur ces 32 Etats indépendants, plusieurs comptent une population inférieure à 20 000 habitants…. La frénésie, qui pousse de petits territoires ou de toutes petites populations à demander leur reconnaissance par l’ONU s’accélère : le prochain territoire très proche de conquérir son indépendance officielle est aujourd’hui….européen : il s’agit du Groenland, 58 000 habitants, aujourd’hui dépendant du Danemark.
 
[2] : ce n’est pas l’objet de cet article de s’épancher sur le côté dangereux, à terme, du foisonnement du nombre d’Etats indépendants de petite taille : sécurité intérieure, sécurité extérieure, achats de voix lors des AG de l’ONU, survie impossible en cas de cataclysme naturel, autonomie économique improbable (sauf cas de paradis fiscaux, ou de zones de blanchiment d’argent (mais alors, quid de la volonté (sic) de lutter contre l’évasion fiscale et le blanchiment d’activités illicites ?), prise de contrôle par des intérêts de type mafieux, la liste des risques potentiels est longue…
 
[3] : il existe 17 pays sur les 54 Etats Africains où la répartition de la population comprend au moins deux minorités supérieures à 15%, ou « une minorité supérieure à 15% et une majorité inférieure à 70% »,  l’une étant chrétienne, l’autre musulmane, le reste se répartissant sur d’autres religions ou animismes. Samuel Huntington risque malheureusement d’avoir eu au moins partiellement raison.


(Ecrit le 4 mars, et mis en ligne le 5 mars 2014)
 
 

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