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Intelligence artificielle, Powerpoint et Turing : quelques réflexions sur l'exubérance du phénomène en cours

Référence de l'article : DS7442
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écrit par Thierry BERTHIER,Docteur en mathématiques, Expert en cybersécurité,Co-pilote de groupe Sécurité IA – Hub FranceIA,(23 mars 2019)

La montée en puissance des technologies d’apprentissage automatique alimente tous les espoirs, tous les fantasmes, toutes les peurs, et induit un bruit médiatique sans précédent. Le nombre d’articles « grand public » mis en ligne chaque jour sur internet et traitant du sujet de l’intelligence artificielle (IA) a explosé. Les livres sur l’IA sont partout, se vendent bien, et contribuent à un nécessaire débat face à une technologie de rupture qui va impacter l’ensemble des activités humaines. Le buzz médiatique et le bruit autour de l’IA, qui sont les effets collatéraux inévitables de cette médiatisation, ouvrent un espace d’expression à chaque contributeur quel que soit son niveau de connaissance du domaine.

Quel auteur se risquerait aujourd’hui à rédiger un livre de cent cinquante pages sur la physique quantique ou la biologie moléculaire sans une solide maitrise du sujet ? Quand il s’agit d’IA au contraire, tout devient possible et admissible. Nul besoin d’en connaitre pour produire et être lu.  Un esprit libéral se félicitera de cette non confiscation par la communauté scientifique de la parole sur l’IA. Cela dit, chacun s’exprime sans contrainte de rigueur et tire avantage d’un gâteau en construction au risque de déstabiliser la recette.

Cette totale liberté est aussi celle des approximations, des contre-vérités, et des idéologies projetées sans pudeur selon la règle du « moins j’en sais, plus j’en dis ».
Illustrant cette tendance, un slogan circule depuis quelques mois sur les réseaux sociaux reprenant une citation de Mat Velloso, un conseiller scientifique « IA » du CEO de Microsoft :

« Difference betwen machine learning and AI : 
If it is written in Python, it’s probably ML
If it is written in Powerpoint, it’s probably AI ».

La communauté « opérationnelle et professionnelle » de l’IA a beaucoup relayé cette citation qui classifie l’écosystème de l’IA en deux mondes : le monde « Powerpoint » décomplexé avec son lot d’approximations, de simplifications, de peurs, de rejets, de biais cognitifs, idéologiques et religieux projetés et le monde des data scientists confrontés aux réalités du terrain, à la complexité de la discipline, aux réussites, aux échecs et à l’obligation de rigueur scientifique lorsqu’ils doivent rédiger un programme, un rapport ou un article.

Le terme même d’« IA » suscite la méfiance des experts qui ne l’emploient pas, mais lui préfère celui d’apprentissage statistique, d’apprentissage automatique ou de méthodes de calcul formel. L’emploi du mot IA devient ainsi un marqueur séparant le discours « marketing - grand public » du discours d’ « expert pratiquant ».  

Le dessin suivant décrit bien ce décalage de représentation d’une discipline dont on oublie qu’elle doit ses actuels succès aux statistiques. Mais comme chacun le sait, parler à longueur d’article de statistique séduit bien moins que de décliner le digramme « IA » à tous les modes et tous les temps. Faute de mieux, le terme IA s’est imposé et est devenu indispensable pour espérer susciter l’adhésion. 


 
Une récente étude [1] portant sur l’écosystème des startups européennes se revendiquant «de l’IA» vient de montrer que 40 % d’entre elles n’utilisent aucune technologie relevant de l’intelligence artificielle. L’estampille IA est ajoutée artificiellement (et frauduleusement) afin de faciliter son processus de levée de fonds, espérant une réaction pavlovienne des fonds d’investissement à la seule vue de ce sigle magique.

Ce pourcentage de 40 % serait d’ailleurs largement dépassé du côté des startups américaines qui entretiennent ainsi une dynamique de bulle très risquée. Ne doutons pas que le marché corrige vite les dérives et les excès de certaines coquilles vides de l’IA qui participent au bruit et à l’écume du secteur. Devenus plus prudents, les investisseurs sérieux ne s’engagent plus sans auditer en profondeur les solutions qu’ils sélectionnent. Une « IA powerpoint » a très peu de chance de tromper durablement un fond d’investissement même si personne ne doute du pouvoir de persuasion d’une belle présentation.

Un chercheur américain en informatique a d’ailleurs prouvé durant une conférence « sérieuse » en 2017 que Powerpoint était un système Turing complet (!), c’est-à-dire capable de calculer l’ensemble des fonctions calculables au même titre qu’un langage de programmation classique [2]. Les adeptes de Powerpoint peuvent donc être rassurés : ils utilisent un système très puissant qui n’a pas à rougir devant TensorFlow, l’outil open source d’apprentissage automatique développé par Google.
 
Enfin, qu’elle soit écrite en Python ou en Powerpoint, l’intelligence artificielle agit parfois comme une substance hallucinogène auprès de philosophes en attente de l’ultime combat idéologique. C’est précisément le cas chez Eric Sadin, philosophe des nouvelles technologies, qui consacre toute son énergie créatrice à dénoncer ce mal moderne et toxique. Selon Sadin, l’IA est l’incarnation diabolique de l’ultralibéralisme, de la mondialisation et de la marchandisation du corps humain. Comment en a-t-il la preuve formelle ? C’est très simple : il est le seul à être parvenu à pénétrer les couches profondes des réseaux de neurones de Google pour les compter. Il en a trouvé 666…
 
Liens

[1] Etude MMC Ventures :
https://www.stateofai2019.com/
 
[2] On the Turing Completeness of Powerpoint :
https://www.youtube.com/watch?v=uNjxe8ShM-8
http://www.andrew.cmu.edu/user/twildenh/PowerPointTM/Paper.pdf

 
(Mis en ligne le 23 Mars  2019)
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