Se connecterS'abonner en ligne

Alcoolisme : les régions du cerveau qui récupèrent, ou PAS, après une période d’abstinence

Référence de l'article : DS7363
ImprimerEnvoyer par mailLinkedInTwitterFacebook
écrit par Benjamin ROLLAND,Psychiatre, addictologue, maître de conférences des universités - Praticien hospitalier, responsable du SUAL (Service Universitaire d'Addictologie de Lyon), Université Claude Bernard Lyon 1,(10 Février 2019)


Au cours des 50 dernières années, la consommation d’alcool a diminué régulièrement en France, une baisse principalement imputée à la diminution de la consommation de vin. Malgré tout, aujourd’hui, encore 10 % des Français adultes sont en difficulté avec l’alcool.

La consommation excessive d’alcool n’est pas sans dommage sur le cerveau. De nombreuses études ont révélé que le volume de structures cérébrales impliquées dans la cognition et l’apprentissage se réduit de façon conséquente chez les personnes dépendantes à l’alcool. Cette diminution est partiellement réversible après un arrêt prolongé de la consommation, mais toutes les régions du cerveau ne récupèrent pas de la même façon. Quelles sont celles qui bénéficient d’un arrêt de l’alcool ? Et, dans le cas de celles qui n’en bénéficient pas, quelles en sont les conséquences ?

L’alcool diminue le volume cérébral

Même chez des buveurs modérés mais réguliers, une réduction globale du volume cérébral a été constatée. Elle n’est toutefois pas définitive : à l’arrêt de l’alcool, on constate une récupération partielle du volume du cerveau, qui s’accompagne d’une amélioration des capacités cognitives. De nombreux facteurs influent sur cette récupération : l’âge, le genre, des facteurs génétiques, l’existence d’antécédents familiaux d’addiction à l’alcool, le tabagisme, etc.

L’altération cérébrale liée à l’alcool peut-elle, elle-même, influencer les comportements liés aux addictions ? En d’autres termes, peut-elle augmenter les risques de rechute ? Pour le savoir, la première étape était de déterminer quelles régions cérébrales, parmi celles impliquées dans l’addiction, s’avéraient les plus touchées par ces variations de volume. L’équipe de Timothy Durazzo et Dieter Meyerhoff, sans doute les auteurs les plus connus dans le domaine de la neuroimagerie structurale dans l’alcoolodépendance, s’est récemment penchée sur la question.

Une récupération immédiate

Les chercheurs ont analysé par IRM les cerveaux de 85 personnes alcoolodépendantes une semaine, un mois et sept mois après qu’elles aient arrêté de consommer de l’alcool, et les ont comparés aux images cérébrales d’individus témoins consommant très peu ou pas d’alcool, donc sans dépendance.

Étaient considérées comme dépendantes les personnes dont la consommation avait été de plus de 204 verres d’alcool dits « standards » (un verre standard correspond à peu près à un « ballon » de 12 cl de vin soit 10 g d’éthanol) par mois au cours des 8 dernières années pour les hommes, et 108 verres pendant les 6 dernières années pour les femmes. Cette différence s’explique par le fait que les hommes éliminent l’alcool plus rapidement que les femmes, et que les effets cérébraux et organiques sont plus importants chez ces dernières, à dose égale.

Au sujet des différences entre les genres, il est intéressant de souligner que si les hommes nés entre 1891 et 1910 étaient trois fois plus susceptibles que les femmes nées à la même période d’avoir un usage problématique de l’alcool, ce ratio s’est progressivement amenuisé au cours du XXe siècle. Au point qu’aujourd’hui, il n’existe plus d’écart significatif entre les garçons et les filles nés entre 1991 et 2000.
 


(Une consommation régulière d’alcool entraîne une diminution du volume de certaines zones cérébrales. DR)
 
Dans l’étude, les IRM ont révélé que toutes les régions étudiées (cortex cingulaire antérieur, insulacortex préfrontal dorsolatéralcortex orbitofrontal) étaient altérées au moment où les participants entamaient leur période d’abstinence. Après l’arrêt de l’alcool, néanmoins, le volume des structures cérébrales affectées augmentait à nouveau au fil du temps, et ce dès que les personnes cessaient leur consommation. Les effets de l’arrêt de consommation étaient en effet détectables dès la première semaine ou le premier mois d’arrêt. Ces récupérations suivaient toutefois des trajectoires très différentes selon les individus, certains récupérant moins bien que d’autres.

En outre, une structure ne récupérait jamais : l’hippocampe. Or celle-ci joue un rôle important la mémorisation, en particulier dans la formation de nouveaux souvenirs.

Des différences qui expliqueraient l’inégalité face à l’alcool

Les anomalies neurobiologiques survenant dans l’hippocampe semblent donc plus persistantes que celles se produisant dans le cortex. Ceci pourrait entraîner des problèmes d’apprentissage, en particulier en ce qui concerne les nouvelles tâches intervenant dans la gestion de l’abstinence sur le long terme. Conjugué au fait que la plasticité de la matière grise observée durant l’abstinence varie d’un individu à l’autre, ceci suggère que certaines personnes pourraient présenter plus de risques de rechute.

L’étude avait toutefois certaines limites. D’abord, aucune IRM n’avait été réalisée avant l’arrêt de l’alcool. L’obtention de tels enregistrements est bien entendu difficile, en raison de contraintes à la fois techniques et éthiques. Ensuite, la plupart des sujets n’avaient pas passé les trois enregistrements successifs (à une semaine, un mois et sept mois après l’arrêt de l’alcool), ce qui limite la valeur des données recueillies. Enfin et surtout, aucune mesure cognitive associée n’a été réalisée (ce point doit faire l’objet de recherches futures). C’est regrettable, car elles auraient été nécessaires pour montrer que les atteintes des structures cérébrales ont de réelles significations cliniques.

À la recherche des origines de la susceptibilité individuelle

Les études du même type déjà réalisées sur des sujets alcoolodépendants ont montré qu’ils subissent deux types d’atteintes. D’une part, des atteintes qu’on peut qualifier « d’irritation », à la fois diffuses et fréquentes, mais aussi réversibles après arrêt de l’alcool. D’autre part, des atteintes devenues « fixées », qui perdurent bien après l’arrêt de l’alcool.

Dans ce contexte, beaucoup de questions restent sans réponse. D’abord, même si l’on suspecte l’existence d’un lien fort avec les atteintes cognitives (lesquelles se séparent d’ailleurs selon les deux mêmes types – « irritatifs » et « fixés »), celui-ci n’a jamais vraiment été correctement étudié jusqu’à présent, alors qu’il a une importance évidente en pratique. Ensuite, il est crucial de comprendre pourquoi certaines atteintes (la plupart) sont réversibles, alors que d’autres se figent et laissent des traces, sinon indélébiles, au moins durables. Enfin, il est essentiel de comprendre pourquoi certains sujets sont plus exposés que d’autres aux atteintes fixées.

S’agit-il d’une question de dose et de durée d’exposition à l’alcool ? Trop simpliste, sans doute. Les différences observées d’un patient à l’autre s’expliquent probablement par des facteurs individuels de susceptibilité neurobiologique à l’alcool, encore méconnus. Mieux connaître ces déterminants sera l’enjeu majeur des prochaines années pour les chercheurs.

___________

Cet article s’inspire d’une parution de la newsletter d’Addict’Aide, qui permet de s’informer sur toutes les questions d’addiction. Le portail Addict’Aide est soutenu par MGEN, groupe VYV.

____________________________________________________________________________
Article publié sur The Conversation :
https://theconversation.com/alcoolisme-quelles-sont-les-regions-du-cerveau-qui-recuperent-apres-une-periode-dabstinence-99414?utm_medium=email&utm_campaign=La%20lettre%20du%20SAMEDI%20de%20The%20Conversation%20France%20-%201231211337&utm_content=La%20lettre%20du%20SAMEDI%20de%20The%20Conversation%20France%20-%201231211337+CID_bdd147a29f508f5413ee5384624bc898&utm_source=campaign_monitor_fr&utm_term=Alcoolisme%20%20quelles%20sont%20les%20rgions%20du%20cerveau%20qui%20rcuprent%20aprs%20une%20priode%20dabstinence
 
(Mis en ligne le 10 Février 2019)

  

Articles similaires
Un scientifique chinois a-t-il fait naître les...Histoire des pandémies de la grippe : de 1890 à...Cancer : et si l'on coupait le courant aux...Non, les produits bio ne réduisent pas de 25 %...Une vache trépanée au Néolithique : de la...Les créatifs sont-ils intuitifs ou rationnels ?Les maladies auto-immunes, ou quand le système...Theranos, les secrets d’une start-up...Le retour de la gale, une maladie très...Virus du Nil occidental : peut-il se développer...Vous avez composé le 15 ? Vous verrez peut-être...Interdiction du glyphosate : que disent la...Maladie de Lyme : vers un protocole national pour...L’Etat Islandais veut interdire la circoncision...Fromages : pourquoi les microbes sont les...Corps humain : les 7 organes dont on peut se...Cinq vérités bonnes à dire sur le CANCERComment lire plus vite et retenir davantageQuel lien entre le magnétisme et les «...Expliquer les effets indésirables du Levothyrox :...Cerveau : pourquoi des pilules placebo génèrent...Lyme, fièvre du Nil, Ebola : comment l’érosion de...Surprise ! Le chauffage électrique est écologique...Prix Nobel de médecine pour 3 chercheurs en...Alerte à la radioactivité ? Non ! Ou comment...Rester trop longtemps assis nuit à votre cerveauLa coupable tentation d'abolir le secret...Pourquoi tombons-nous malades ? Darwin détient...Quelle est la durée «normale» d’un rapport sexuel...Pollution aux particules fines : peut-on faire...Faire repousser les nerfs, oui, c'est...La défiance à l'égard de la vaccination...Courir quand il fait plus de 30°C, est-ce une...Où en êtes-vous de la quête de votre ikigai ?Des nanoparticules d'or pour détruire les...Pourquoi manger est un acte citoyenSanté : les plantes sont des médicaments comme...Macron se sert-il uniquement de son cerveau droit...L'hystérie du "sans gluten"...Comment homo sapiens, cessant de mastiquer,...Ni viande, ni lait, est-ce bien raisonnable ?La lèpre est-elle prête pour une réémergence...Tout ce que l'on vous cache sur le LAIT,...L’ampleur du « tourisme » médical : analyse des...3 œufs par jour depuis 90 ans : c'est le...L'industrie du sucre sape volontairement...La menace de l'ubérisation pèse-t-elle sur...Nutrition : sucres ou graisses, quel est le...Le scanner, nouvel outil du consommateur pour...Au pays des obèses, le sucre est roiIl n’y a plus d’armes contre les bactéries...Glaucome : les raisons de son apparition