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Paolo Scaroni (ENI) : « Dans les gaz de schiste, la France est le pays qui a la position la plus idéologique »

Référence de l'article : DE3321
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écrit par Pierre de GASQUET,

Dans un entretien aux « Echos », le patron du pétrolier italien détaille la nécessité de changer de politique énergétique en Europe et le potentiel d'une nouvelle alliance avec la Russie.

Que pensez-vous de la politique européenne de l'énergie ?

Force est de constater que l'Europe et aussi de nombreux Etats membres ont accumulé une série de graves erreurs au cours des dix dernières années. Aujourd'hui, nous nous retrouvons avec un cumul d'effets négatifs. Nous avons des prix de l'énergie parmi les plus élevés au monde. Les émissions de CO2 ont été réduites principalement parce que nous sommes en crise en Europe, sinon elles seraient à la hausse si l'économie allait mieux. En troisième lieu, nous avons une sécurité de l'approvisionnement à risque parce que les centrales à gaz sont progressivement fermées dans toute l'Europe. C'est d'ailleurs pourquoi nous avons adhéré au groupement baptisé Magritte, piloté par le patron de GDF Suez, Gérard Mestrallet, qui regroupe une dizaine d'opérateurs européens et milite pour une révision radicale de la politique énergétique européenne et des Etats membres. Nous sommes arrivés à une situation dramatique qui fait peser des risques sur la reprise économique européenne.

Quelles sont les raisons de cette incapacité de l'Europe à définir une politique commune cohérente ?

Je vois deux problèmes essentiels de gouvernance. D'abord au niveau européen, du fait de l'éclatement des responsabilités de l'énergie en quatre « filons » : l'environnement, l'industrie, la politique extérieure et la concurrence, sans qu'il n'y ait personne pour faire la synthèse. Une deuxième erreur a été la répartition pour le moins confuse des responsabilités entre les Etats membres et l'Union européenne, source d'erreurs ultérieures. Je dois dire que j'ai été parmi les premiers à en parler. Il y a quelques jours, même le commissaire européen à l'Energie, l'Allemand Günther Oettinger, a semblé faire son mea culpa. Et le nouveau superministre de l'Energie allemand et vice-chancelier, Sigmar Gabriel, vient lui aussi de reconnaître que nous avions fait des erreurs dramatiques. Il a reconnu en particulier qu'il fallait revenir en arrière sur les énergies renouvelables. Un des meilleurs exemples de ce problème de gouvernance a été de voir comment a été appliqué l'objectif « 3×20 » fixé en 2008 par l'Union européenne [faire passer la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique à 20 %, réduire les émissions de CO2 de 20 % et accroître l'efficacité énergétique de 20 % d'ici à 2020, NDLR]. Cela a conduit les Etats membres à interpréter ces objectifs de manière désastreuse. Trois pays, l'Allemagne, l'Espagne et l'Italie, ont créé des subventions aux énergies renouvelables qui ont anéanti le consommateur. En Allemagne, chaque famille a eu un surcoût annuel de 220 euros sur sa facture électrique et l'aura encore pendant 20 ans. Alors que le consommateur américain épargne 1.300 dollars par an grâce au gaz de schiste, les foyers allemands sont durement pénalisés. C'est pourquoi la nouvelle grande coalition allemande s'apprête à revoir sa politique énergétique aujourd'hui.

Fallait-il pour autant faire l'impasse sur les énergies renouvelables ?

Il fallait au minimum les plafonner. On a fortement incité les énergies renouvelables. Le prix du charbon s'est effondré. Les bénéfices en termes de réduction de CO2, qui venaient de l'usage des énergies vertes, ont été absorbés par les méfaits du carbone. Des subventions excessives ont entraîné des investissements massifs dans l'éolien et le solaire, qui ont des accès prioritaires aux réseaux à des prix préfixés pour 20 ans et supérieurs à ceux du marché. C'est devenu le métier le plus facile au monde.

Quel peut être l'avenir du gaz de schiste en Europe compte tenu de l'opposition de pays comme la France ?

La France vit ce problème avec moins d'angoisse que le reste de l'Europe parce qu'elle reste privilégiée par le choix du nucléaire. Il faut se souvenir à cet égard que lorsque de Gaulle a opté pour le nucléaire, avec l'appui du Parti communiste de Maurice Thorez, ils ne l'ont pas fait parce que cela coûtait moins cher. Ils l'ont fait pour assurer l'indépendance énergétique de la France : c'était un choix stratégique du pays à long terme. Mais aujourd'hui, au niveau européen, si nous n'affrontons pas ce thème du gaz de schiste, nous allons nous résigner à perdre toute l'industrie consommatrice d'énergie. Car le différentiel de coûts avec les Etats-Unis est tellement important que tous les nouveaux investissements vont s'y concentrer, sans que l'on puisse non plus exclure des transferts d'activités. Avec tous ses problèmes actuels, l'Europe peut-elle se résigner à ce triste destin pour les 10-20 prochaines années ? Je ne le pense pas. Avoir une énergie compétitive doit être le premier point sur l'agenda de la politique industrielle européenne.

Quelles solutions préconisez-vous pour changer de politique européenne ?

Personnellement, je vois deux pistes à explorer. D'abord, essayons de voir si l'on peut vivre en Europe la révolution du gaz de schiste qu'ont déjà connue les Etats-Unis. Voyons s'il y a des gisements, s'il est exploitable, compétitif, compatible avec l'environnement… Avant de dire non au gaz de schiste, il faut d'abord savoir de quoi on parle. Comme toujours, le pays le plus pragmatique en la matière a été l'Angleterre, alors que la France a la position la plus idéologique. François Hollande a dit : « Tant que je serai président, il n'y aura pas de gaz de schiste ». Je lui souhaite de ne pas être président trop longtemps car il risque d'y avoir un problème sur ce front. Pourquoi l'exclure sans savoir de quoi on parle ? Dire jamais sans avoir exploré à fond un sujet aussi vital me semble absurde.

Vous avez évoqué une autre alternative possible pour l'Europe. Quelle serait-elle ?

L'autre voie politique serait de s'allier à la Russie. Mais avec ce pays qui a des ressources de gaz presque illimitées à des coûts très bas, nous, Européens, avons instauré jusqu'ici des rapports politiques conflictuels. Du coup, les rapports de l'Union européenne avec la Russie restent purement commerciaux. A notre niveau de l'ENI, nous avons des rapports excellents avec la Russie depuis 40 ans. Avec Rosneft, nous avons une entente pour la recherche d'hydrocarbures dans la mer de Barents et la mer Noire russe. Quant à Gazprom, nous avons un contrat commercial avec eux pour rendre les prix du gaz cohérents avec ceux de l'Europe.

Le problème est qu'aux Etats-Unis le gaz se vend à 4 dollars le million de BTU (British Thermal Units). En Europe, il se vend à 11-12. A travers les négociations commerciales, on peut passer de 12 à 10, mais cela reste le double du prix américain.

Pour passer à 4, il faut trouver le gaz de schiste en Europe ou traiter la Russie comme un partenaire. Car la Russie aussi a intérêt à ce que l'Europe ne se désindustrialise pas.

Mais la meilleure façon de traiter avec les Russes n'est pas de leur faire la leçon tous les jours. Nous, Occidentaux, avons parfois des attitudes beaucoup plus tolérantes avec des régimes encore plus éloignés de notre culture que la Russie. Nous avons tendance à faire les professeurs de démocratie à l'endroit de la Russie, en oubliant d'autres pays certainement moins démocratiques.

Entretien publié à l’origine sur le Site lesechos.fr et reproduit ici avec l’autorisation de l’auteur et de l’éditeur :

http://www.lesechos.fr/entreprises-secteurs/energie-environnement/actu/0203304523710-paolo-scaroni-dans-les-gaz-de-schiste-la-france-est-le-pays-qui-a-la-position-la-plus-ideologique-649349.php?xtor

(Mis en ligne le 14 Février 2014)