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Nicolas SARKOZY et le choc démographique

Référence de l'article : DD5589
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écrit par Alexis VARCAZ,(18 Septembre 2016)

Jeudi soir, 15 septembre 2016, Nicolas Sarkozy a parlé, pour la première fois, semble-t-il,  dans une émission publique à grande écoute [1], de « choc démographique ». Les deux journalistes se sont alors empressés de lui faire remarquer que c’était la première fois qu’il évoquait ce thème lors de la campagne présidentielle de 2017, mais ne lui ont pas demandé : « Que voulez-vous dire par choc démographique ? ».

On ne sait pas ce qu’il aurait répondu, mais on peut expliquer ici ce que l’on entend généralement par « choc démographique ».

Petit retour en arrière et explication du vocabulaire employé en matière d'évolution de la population mondiale.

L’Onu ne fait pas de prévisions, elle fait des projections.

Sur quelle base fait-elle des projections ? Sur la base d’un objectif. Qui fournit l’objectif ? Les démographes .Quel est l’objectif des démographes ? C’est 2,1 enfants par femme en âge de procréer. Très bien. Résumons-nous :

1.  Lorsque l’ONU publie un communiqué annonçant une population mondiale de 9,7 milliards d’êtres humains en 2050, ce n’est pas une prévision, c’est une projection, calculée en rentrant dans la base de données DESA de l’ensemble des Pays du monde des hypothèses d’évolution des paramètres principaux, dont le plus important de tous, celui du taux de fécondité.
 
2.   Il est donc inexact de conclure, en retenant l’hypothèse moyenne « Le taux de fécondité va tomber de 5 à 2,1 dans tel pays, ou de 2,8 à 2,1 dans tel autre, ou va monter de 1,3 à 2,1 dans un troisième, etc. »  que « L’ONU prévoit une population mondiale de 9,7 milliards en 2050 ou de 10,9 milliards en 2100». Ce n’est qu’une projection où l’ONU vous permet de connaître l’évolution de la population de chaque pays SI son taux de fécondité tombait, ou montait, jusqu’à 2,1. Comme le répètent les responsables des Instituts démographiques, l’hypothèse de travail qui mène à une stabilisation de la population mondiale, qui est l'objectif recherché, c’est un taux de fécondité de 2,1 enfants par femme.
 
3.  Comme l’ONU est bien  consciente que des petits écarts de variation du taux de fécondité se traduiront par de grandes variations  du total général, surtout à cause du phénomène mathématique de « compositions successives », elle met aimablement à la disposition du public, 4 hypothèses principales du seul taux de fécondité (alors que bien d’autres hypothèses de travail sont effectuées par ailleurs pour ce qui concerne les autres paramètres).
 
4.    Ces 4 hypothèses sont : taux constant, objectif de 2,1 (appelé hypothèse moyenne), objectif + 0,50 (appelé hypothèse haute) et objectif -0,50 (appelé hypothèse basse).
 
5.     Or, si le taux moyen de fécondité  constaté devient 2,6 au lieu de l’objectif de 2,1, alors la population mondiale sera de 16 milliards en 2100 : c’est cela le « choc démographique ». En effet, lorsque l’on connait un taux de fécondité de 5,13 enfants par femme, comme en Afghanistan, ou un taux de 5,74 enfants par femme comme actuellement au Nigéria, "rater" l’objectif des démographes de 2,1 et ne choir que jusqu’à 2,6 parait tout-à-fait vraisemblable à la grande majorité des citoyens européens. Surtout lorsque l’on constate que de 1950 à 2015, les taux de fécondité ont baissé très lentement en Afrique subsaharienne, ou dans des Pays musulmans hors Afrique comme l’Afghanistan : de 6,56 en 1955 à seulement 5,10 en 2015 pour la moyenne de l’Afrique sub-saharienne, ou de 7,45 à 5,13 pour l’Afghanistan.

Bref, c'est cela, le choc démographique : si les populations, notamment sub-sahariennes et du monde musulman hors Afrique, n'atteignent pas rapidement l'objectif affiché, mais pas prévu, par l'ONU de 2,1 enfants par femme, où vont vivre les 6 à 7 milliards d'êtres humains additionnels ? 
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[1] : Jeudi 15 Septembre, sur France 2, lors de l'émission télévisée intitulée: "L'émission politique", présentée par David Pujadas.

Pour ceux de nos lecteurs qui n'ont pas le temps d'aller eux-mêmes explorer la base de données de l'ONU, voici un court extrait de cette base, extrait de la version "Objectif 2,1 + 0,5", soit un taux de fécondité moyen de 2,6 enfants par femme (2):





(2) : on notera que la dernière révision des chiffres de l'ONU s'est traduit par un passage de 15,8 milliards à 16,6 milliards en 2100. Comme pour les prévisions économiques du FMI, il existe du "wishful thinking" dans les hypothèses de rapidité de baisse du taux de fécondité: il faut bien prendre en compte l'écart, dû au retard pris, à chaque révision....

(Mis en ligne le 18 septembre 2016, et enrichi le 19 sept. à 08h20)
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Pour ceux qui veulent en savoir davantage, nous republions ci-dessous une version détaillée de cette thématique, telle que publiée sur La Synthèse en septembre 2012 (mais, à l’époque, en accès payant) :
 
Les projections à court terme sont assez faciles à réaliser. C’est pour cela que les hypothèses de population en 2050 sont assez « resserrées » : entre 9,3 et 10,9 milliards en 2050 selon l’hypothèse moyenne (les taux de fécondité baissent vite) ou haute (les taux de fécondité baissent lentement). En effet, comme il n’y a que deux ou trois générations entre aujourd’hui et 2050, la « composition » des taux de fécondité successifs joue peu. Par contre, cette composition joue beaucoup d’ici 2100, car cette durée correspond à un chiffre compris entre 3 et 4 générations dans les pays industrialisés, mais entre 5 et 6 dans les pays en développement (à taux de fécondité beaucoup plus élevé de surcroît). En effet, l’âge du premier enfant se rapproche de 25-30 ans chez les uns, et s’écarte très lentement de 15-18 ans chez les autres. Résultat : les chiffres de la population mondiale en 2100, selon les « projections » de l’ONU sont très écartés selon les 4 hypothèses prises par cet Organisme et publiées en 2011 dans son rapport « World Population Prospects 2010 ».

En effet, l’hypothèse moyenne, c’est celle qui se fonde sur un taux de fécondité de 2,1 enfants par femme en état de procréer (âge compris entre 15 et 49 ans selon la définition officielle). Avec cette hypothèse, la projection (et non la prévision), c’est que la population mondiale serait stabilisée aux environs de 10,1 milliards d’êtres humains (cf. communiqué de presse de l’ONU du 3 mai 2011 dont le titre est: «  World population to reach 10 billion by 2100 if Fertility in all Countries converges to Replacement level »).

Si le modèle mathématique et statistique utilisé pour ces « projections » prend un taux de fécondité supérieur de 0,5, alors la population mondiale s’établirait à 15,8 milliards.

Si le modèle statistique prend un taux de fécondité inférieur de 0,5, c’est l’hypothèse basse, la population serait alors de 6,2 milliards.
Et enfin, si l’hypothèse de calcul est « les taux de fécondité restent à leur niveau de la période observée réellement sur les 5 années qui vont de 2006 à 2010 », ce que l’ONU appelle « hypothèse constante », alors la population mondiale serait de …26,8 Milliards.

Oui, vous avez bien lu, les 4 hypothèses servant aux projections de l’ONU, publiées en 2011, mènent à des écarts de 20,2 milliards d’êtres humains entre l’hypothèse basse (= baisse des taux de fécondité partout dans le Monde vers 1,6 enfant) et l’hypothèse constante (= les taux de fécondité restent à leurs niveaux actuels).

Quels sont ces niveaux actuels ?

Ils s’élèvent à 5,1 enfants en Afrique subsaharienne, 3,2 au Moyen-Orient, 2,5 en Océanie, 2,3 en Amérique latine et Caraïbes, 2,28 en Asie et 1,6 dans les pays industrialisés.

Prenons un exemple : le taux de fécondité était de 6,53 enfants par femme en 1950 en Afrique Subsaharienne. Il est de 5,10 actuellement. Selon l’hypothèse que vous allez faire pour son évolution, vous arriverez à une population pour l’Afrique subsaharienne comprise entre 3,4 milliards (le taux de fécondité s’effondre à 2,1 enfants par femme), ou 4,8 milliards (ce taux baisse très vite à 2,6) ou 14,9 milliards (ce taux reste constant sur la période, c’est-à-dire il reste au niveau actuel de 5,1 enfants). Tous ces chiffres sont consultables sur le site de l’ONU : http://esa.un.org/wpp/unpp/panel_population.htm

Bref, ceci montre à quel point c’est l’hypothèse de projection de variation du taux de fécondité dans les pays qui sont aujourd’hui au-dessus de 3 enfants par femme qui construit le total. En effet, il existe un lien étroit entre indice de fécondité et taux de natalité, et la différence entre taux de natalité et taux de mortalité donne le taux d’accroissement de la population.

Or, un taux d’accroissement de la population de 3% mène à un doublement de la population en 23 ans, et un taux de 2% mène à un doublement de la population en 35 ans. D’où, à titre d’exemple, l’évolution de la population du Nigéria : en 1950, 38 millions d’habitants, en 2012, 167 millions et, selon les 3 hypothèses de l’ONU, la population de ce pays atteindra en 2100 soit 729 millions (hypothèse moyenne), soit 1 024 millions (hypothèse haute), soit 2 660 millions (hypothèse constante), auquel cas, un habitant de la Planète sur dix serait nigérien en 2100.

Ces derniers chiffres ne sont pas vraisemblables. Ce sont des hypothèses. La question redoutable devient : quel est l’évolution vraisemblable du taux de fécondité ?

Sur cette question hautement stratégique ou politique, l’ONU ne prend pas position. L’ONU ne fait pas de prévisions, mais élabore des modèles mathématiques et statistiques qui établissent des projections, et non pas des prévisions, en fonction d’hypothèses de travail qui ne peuvent être considérées en aucune manière comme un pronostic ou une prévision sur laquelle les gouvernements ou les entreprises pourraient s’appuyer (Pour ceux qui s’intéresseraient au modèle statistique utilisé par l’ONU, il s’agit du Bayesian Hierarchical Model, et ils peuvent par conséquent en savoir plus en allant sur le site de la Population Division de l’ONU – DESA -).

Quid si l'Afrique subsaharienne et le monde musulman "ratent" l'objectif commun de 2,1 ?


C’est en interrogeant les démographes que l’on peut comprendre pourquoi le chiffre-clé de 2,1 a été choisi comme taux de fécondité « Target » : c’est parce qu’il permettrait de stabiliser la population mondiale. C’est donc ce taux qui est entré comme objectif final dans le modèle BHM. C’est, disent-ils, parce qu’en dessous de 2,1, l’Humanité serait en train de se suicider, et ceci n’est pas une hypothèse de travail « raisonnable ». Quant à un taux de fécondité supérieur à 2,1, ce n’est pas raisonnable non plus, car la population mondiale finirait par exploser, et la Planète ne pourrait pas supporter une population démesurée. Donc, 2,1, c’est l’objectif, ou, comme le disent les documents projetés lors de conférences internationales sur le sujet, c’est le chiffre « Target ».




(Source : Présentation des projections faites par le DESA-ONU)


 
C’est donc à chacun (Gouvernement, Entreprise, ONG, citoyen, etc.) d’élaborer ses propres prévisions. Le raisonnement sous-jacent à la forte baisse du taux de fécondité de 5,1 enfants à 2,1 enfants attendu pour ce siècle est le suivant : on a constaté que tous les pays qui s’industrialisent, et dont la population s’enrichit, ont expérimenté une forte baisse du taux de fécondité, les ménages choisissant la qualité de vie, l’hédonisme, se contentant volontairement d’un nombre moyen d’enfants compris entre 1 et 2 (D’où le chiffre moyen de 1,6 en 2011 constaté dans les pays industrialisés, dits riches, dont beaucoup, mais pas tous, appartiennent à la Civilisation Occidentale).Et les démographes font le pari qu’avec le développement économique, avec l’extension géographique continue de la vague de mondialisation actuelle, toutes les régions du Monde finiront par adopter ce comportement sociétal…
 
Question : que se passerait-il si, soit le développement économique venait à faiblir, les populations des  80 Pays au taux de fécondité supérieur à 3 restant des pays pauvres, et si les valeurs de la civilisation occidentale n’attiraient pas, ou n’attiraient plus, les populations des dits Pays ?

Il y a fort à parier que le taux de fécondité reculerait moins vite qu’espéré.

Par conséquent, si le taux de fécondité tombe de 5,1 dans les Pays de l’Afrique subsaharienne à 2,6, et celui du Moyen-Orient de 3,2 à 2,6, au lieu de 2,1, eh bien la population mondiale sera de 11 milliards en 2050 et de 16 milliards en 2100.

Après tout, le taux de fécondité n’a évolué en 60 ans (2010 vs.1950) que de 6,5 à 5,1.Ce serait déjà magnifique s’il passait de 5,1 à 2,6. Mais, cela, c’est une prévision, ce n’est pas une « projection » ou un « objectif ».

Pour en savoir plus :
 
1. Chiffres d’évolution de la population de 1950 à 2010, pays par pays : http://esa.un.org/wpp/unpp/panel_population.htm

2. Chiffres de projections de la population pays par pays, jusqu’en 2100 : http://esa.un.org/wpp/unpp/panel_population.htm

3.    Communiqué de Presse de l’ONU du 3 mai 2011 (Press_Release_WPP2010.pdf)

4.   Classement mondial des Pays selon leur Population (source : Population Reference Bureau)

5.   Classement mondial des Pays selon leur Taux d’accroissement (source : Population Reference Bureau

6.   Classement mondial des Pays selon leur Indice de Fécondité (source : Population Reference Bureau

7.  Classement mondial des Pays selon la Population des moins de 5 ans (source : Population Reference Bureau)

(Mis en ligne le Vendredi 14 Septembre 2012).