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Démographie horizon 2050 : l'urgence d'augmenter la productivité agricole sur le continent Africain

Référence de l'article : DD6620
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écrit par Claude SICARD,Ingénieur agronome, Docteur en économie, et consultant international,(2 Février 2018)

   

Le DESA (Department of Economic and Social Affairs) de l'ONU (la "Population Division", qui est l'une des divisions de ce Département, est notamment en charge des études, statistiques et projections démographiques) nous annonce que la population du globe va continuer à croître à grande vitesse dans les prochaines décennies. On  passerait de 7,6 milliards d’habitants aujourd’hui  à  9,6 en 2050, pour atteindre vraisemblablement  le chiffre de 11,2 milliards à la fin du siècle. Notre planète va-t-elle être en mesure de nourrir tous ces nouveaux arrivants ? Telle est la question fondamentale qui se pose.


Les accroissements de population annoncés  sont considérables, et, caractéristique fondamentale des évolutions en cours, ils  vont s’opérer exclusivement dans ce que l’on dénomme  les « pays en voie de  développement », comme l’indique le graphique ci après.

                                                   Population (en millions)

                                     2.000          2.050                                                                                       
Pays developpés       :  1.209          1.220    
Pays en voie de dev  :  5.245           8.380
                                     6.454          9.600



Le monde des pays développés stagne, au plan  démographique, alors que  celui des pays en voie de développement explose. Ce qui est préoccupant, c’est que ces pays  jeunes, qui connaissent déjà  aujourd’hui de très graves problèmes économiques, comme l’ont montré  par exemple ces révolutions, en 2011, dans plusieurs pays arabes, que l’on a appelées « printemps arabes »,  ne parviennent pas déjà à nourrir toutes leurs populations : comment le feront-ils donc demain ? Beaucoup de leurs habitants migrent donc vers les pays plus riches, et c’est ainsi que l’Europe voit de plus en plus de migrants venir frapper à ses portes.

La FAO se préoccupe, depuis de nombreuses  années,  des problèmes de la faim dans le monde, et, en 1958, le directeur de cette grande organisation a lancé l’idée d’une campagne mondiale contre la faim, campagne qui, effectivement, fut lancée en 1960.
Ses experts estiment que le nombre de personnes sous-alimentées, ou souffrant de malnutrition chronique, est passé de 842 millions à un peu plus d’un milliard, ces dernières années : il s’agit essentiellement de l’Asie du sud et de l’Afrique sub-saharienne. En Inde, 212 millions de personnes sont encore sous alimentées, et le PNUD [1] classe ce pays au 127e rang, selon l’indice de développement  humain. On voit ainsi les pays du tiers monde importer de plus en plus de denrées alimentaires.

L’Afrique sub-saharienne, par exemple, importe aujourd’hui pour 41 milliards de dollars de vivres et la BAD [2] prévoit que ce chiffre va s’élever à 110 milliards en 2025. En Afrique, 50 % du riz consommé est importé, et un pays comme l’Algérie est devenu le second  importateur de lait en poudre après la Chine, et le premier importateur mondial de blé dur. La FAO prévoit que les importations nettes de céréales des pays en voie de développement vont passer de 135 Millions de tonnes, chiffre de  2008/2009, à 300 Millions de tonnes en 2050.

La revue de la BAD, dans son édition de 2016, dresse ainsi un bilan alarmant sur le problème du développement agricole de l’Afrique, et souligne: « L’Afrique est en perte de vitesse et de repères dans le domaine de l’agriculture : le berceau de l’humanité produit peu, mais consomme beaucoup ». Dans le monde, les pays développés accroissent par conséquent, à  vive allure, leurs productions de produits alimentaires : la production de céréales, par exemple,  est  passée de 873 MT en 1961 à 2.545 MT en 2012, et celle de viande, dans la même période,  de 71 MT à 302 MT.

Certains pays en voie de développement,  qui sont bien gouvernés, accroissent eux aussi, comme ils le peuvent, leur production agricole, notamment la Chine et l’Inde, mais ils  butent sur de nombreux  facteurs limitants : la Chine, qui représente 18 % de la population mondiale, ne dispose que de 7 % seulement des terres agricoles de la planète,  si bien qu’elle tente de s’en procurer en Afrique ou en Amérique latine : on estime à 10 millions d’Ha la surface des terres agricoles qu’elle exploite aujourd’hui hors de ses frontières.

Et il existe parfois des freins surprenants d’ordre sociologique ou culturel. En Inde, par exemple, le pouvoir central de New Delhi a interdit fin mai 2017 l’abattage des bovins dans les abattoirs : les vaches sont sacrées, et, le lundi, qui est un jour sacré, il est interdit de faire labourer les bovins. En Cote d’Ivoire, un homme, traditionnellement,  s’interdit de toucher une daba [3], laissant aux femmes le soin d’utiliser cet instrument aratoire qui permet de bécher et de sarcler…

Il faut bien voir que les pays en voie de développement ont des difficultés considérables à surmonter pour développer  leur agriculture. La difficulté essentielle se trouve dans  les structures agricoles. Selon une étude récente du CIRAD [4] , les exploitations agricoles de  moins de 1 Ha représentent, dans le monde,  74 % du total, et 84 % si l’on prend la tranche des moins de 2 Ha.  Les gouvernements locaux  se trouvent démunis  devant ces problèmes fonciers qui nécessiteraient, pour être résolus, des réformes extrêmement importantes qui provoqueraient des révolutions si on les faisaient.



Dans tous ces pays,  60 % de la population, en effet,  est employé dans l’agriculture. Les dirigeants ne savent donc pas comment s’y prendre pour  développer ces agricultures familiales, tout à fait  archaïques, et ils trouvent alors plus expédient  d’importer  des produits alimentaires pour répondre aux besoins de leur population, produits  qui proviennent toujours des pays développés. Ces denrées  ont, sur les marchés mondiaux, des prix très compétitifs du fait que les gouvernements de tous les pays développés subventionnent fortement leur secteur agricole. Les producteurs locaux, qui ne peuvent lutter contre ces pratiques,  se trouvent découragés.

Les différences de rendements  sont gigantesques entre les pays développés et les pays en voie de développement. Nous donnerons simplement deux  exemples :

                                              Céréales                                              Lait de vache
               Amérique du Nord…….   68,7 Qx/Ha                  Etats Unis………….10.096 Kg/tête
               Afrique du Nord…………  22,8 Qx/Ha                 Inde………… ………….1.439 Kg/tête
               Pays sous développés... 13,8 Qx/Ha                  Afrique… ..……………… 520Kg/tête

Autre exemple : le maïs. Selon une étude du FMI,  quand le rendement est de 1, aux USA par exemple, il est de 0,48 pour l’Asie et de 0,19 pour l’Afrique.

Et, selon une étude de la FAO, en date de 2009, un accroissement de la température de deux degrés Celsius, ce qui est prévu par les climatologues d’ici à la fin du siècle,  amènerait une baisse des rendements de 20 à 40 %. Ces réchauffements du climat,  qui vont surtout s’opérer  dans les pays proches de l’Equateur, affecteront tout particulièrement bon nombre de pays en voie de développement.

Comment augmente-t-on la productivité agricole ?

Les experts de la FAO estiment donc  que, compte tenu des évolutions démographiques en cours, il va falloir accroître la production de produits agricoles, dans le monde, de 70 % d’ici à 2050, et doubler celle de viandes. Compte tenu du manque de terres disponibles, ils indiquent que cette augmentation de la production pourra se faire pour 10 % par une augmentation des surfaces cultivées, le solde, c'est-à-dire 90 %, devant s’obtenir par des  accroissements  de productivité. En raison de l’état de sous développement technique  et humain dans lequel se trouvent les agricultures des pays en voie de développement, et compte tenu de ce que sont les structures agricoles dans  ces pays,  on voit mal comment des améliorations  significatives de productivité pourraient s’y opérer.
 
Comment s’effectuent, en effet,  dans le domaine agricole, les améliorations de productivité ? En recourant à la génétique, par hybridation, et, à présent, en procédant à des manipulations génétiques (OGM), par le recours aux engrais chimiques et aux pesticides, et par l’irrigation des cultures. Dans les pays en voie de développement, il faudrait donc fournir aux agriculteurs les semences sélectionnés ou les  OGM dont ils ont besoin, des semences qu’il faut renouveler chaque année, les approvisionner en temps voulu en engrais et pesticides, et leur donner les matériels agricoles qui leur permettraient  de labourer correctement leurs terres et d’épandre les engrais et les produits phytosanitaires. On voit bien que pour utiliser correctement les techniques modernes, il faudrait former tous ces agriculteurs qui sont aujourd’hui, presque tous, illettrés. Et la taille des exploitations rend le recours à la mécanisation totalement impossible.

Par ailleurs, il manque toutes les installations de stockage des récoltes : on sait que, dans tous ces pays, on enregistre chaque année de très importantes pertes de produits récoltés, des pertes estimées souvent à 30 %, voire souvent davantage. Et même si on construisait rapidement les installations de stockage manquantes, encore  faudrait-il disposer d’opérateurs bien formés pour que le stockage se fasse dans de bonnes conditions et que l’on puisse éviter de graves accidents. Pour ce qui est, enfin, du développement des cultures irriguées, il faudrait réaliser un peu partout des investissements très importants pour faire des barrages et créer de  grands périmètres irrigués.  

Certains experts prêchent, certes, pour d’autres solutions : un changement, par exemple, dans les habitudes alimentaires des consommateurs dans les pays développés, avec notamment une diminution de la consommation de viande de bœuf, le coefficient de transformation de ces animaux étant particulièrement mauvais en comparaison de ce qu’il est, par exemple, pour le poulet. Et ils préconisent que les habitants de ces pays réduisent  leurs  rations alimentaires qui sont trop riches.

Il y a en effet  de plus en plus de personnes obèses dans tous nos  pays occidentaux : on en est à des rations de 4.000 calories/jour, avec 90g de protéines, par personne, contre 2.200 calories, et 60 g de protéines, dans les pays en voie de développement. Beaucoup  nous disent, par ailleurs, qu’il  faudrait avoir la sagesse de freiner le développement des cultures destinées à la production d’agro-carburants, des cultures qui mobilisent de plus en plus de surfaces agricoles tant dans les pays développés que dans les pays en voie de développement, au détriment des cultures destinées à l’alimentation humaine ou à l’alimentation animale.
 
Dernier point d’incertitude : ceux des pays sous-développés qui vont recourir de plus en plus aux pays développés pour satisfaire leurs besoins alimentaires auront-ils, demain, les ressources financières voulues pour honorer leurs factures d’importation de produits agricoles ? On se souvient que Rudyard Kipling avait fait paraître, en 1899, un poème intitulé « Le fardeau de l’homme blanc », où il avertissait l’homme blanc de sa responsabilité morale et financière dans ses  aventures coloniales. Nous ne sommes plus au temps des colonies, mais serons-nous à nouveau, demain, face à des interrogations semblables, aux plans moral et financier, compte tenu de ces graves distorsions qui se profilent à l’horizon 2050, dans l’évolution du monde ?                                                                                                                           
______ Notes _________

[1] PNUG : Programme des Nations Unies pour le Développement
[2] BAD : Banque Africaine de Développement
[3] Daba : petit instrument aratoire pour bécher la terre
[4] CIRAD : Centre de Coopération Internationale en Recherche Agronomique pour le Développement

(Mis en ligne le 2 Février  2018)