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Emmanuel Macron au chevet d’une agriculture française déclinante

Référence de l'article : DA6690
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écrit par Claude SICARD,Ingénieur agronome, docteur en économie, ancien Président de OCS Consultants,(3 mars 2018)
                                      


Emmanuel  Macron vient d’effectuer une longue visite au salon de l’agriculture, une visite aux acteurs de l’un des secteurs  de notre économie qui est certainement le plus mal en point dans le contexte actuel, qui est celui d’une  compétition mondiale implacable.
Ce secteur de notre économie vit sous perfusion, les aides de la PAC jouant le rôle d’un analgésique qui, certes, calme les douleurs, mais n’a aucun effet curatif. Avec l’ouverture des frontières exigée par les doctrines libérales, on découvre avec stupéfaction que, hormis le secteur de la viticulture qui tire encore bien son épingle du jeu,  aucun  secteur de notre agriculture n’est en mesure de soutenir la concurrence étrangère.

Avec l’abaissement extraordinaire des coûts de transport, notre agriculture ne vit plus, en effet, en vase clos. Elle a, certes, évolué dans le temps, mais sans aucune vision stratégique, et elle se trouve actuellement  engagée dans une totale impasse. On est resté, en effet,  très longtemps sur l’idée que la France est un grand pays agricole,  un pays qui  dispose de terres fertiles et de terroirs très divers ayant chacun leur spécificité, sans avoir conscience que des problèmes stratégiques pouvaient se poser à  ce secteur dont on estimait qu’il est, par nature, indétrônable. Tout s’est  passé comme si les responsables de notre agriculture, et tout spécialement  la FNSEA, qui a très longtemps tenu la main de nos ministres de l’Agriculture, n’avait pas vu qu’il fallait complètement réviser le logiciel français. Les  activités agricoles dans le monde se sont développées  selon une bipolarisation :
 

  • d’un côté, des productions qui se réalisent d’une manière très extensive, ce qui implique  des exploitations ayant de très grandes surfaces, comme c’est le cas pour les productions céréalières : ce sont, là, des activités où  les effets de volume impactent fortement les coûts de production.  
  • de l’autre, des systèmes de production à caractère très intensif, généralement sous serres, où l’on parvient à maîtriser parfaitement les paramètres d’environnement, des systèmes qui nécessitent beaucoup d’investissements et une haute technicité.

 
Face à cette bipolarisation, la France  est demeurée dans la voie médiane, vantant les vertus d’une agriculture familiale où le rôle de l’agriculteur est tout autant de produire que d’entretenir les paysages. Nos dirigeants ont  installé la France dans la compétition mondiale en s’imaginant que notre agriculture était forte : bon nombre de nos compétiteurs, en relativement peu de temps,  sont passés devant nous, dans différents secteurs. En somme, avec l’abaissement des coûts de transport dans le monde moderne, le train de la compétition mondiale est passé, mais l’agriculture française ne l’a pas vu venir : et elle le voit, aujourd’hui, s’éloigner devant elle, sans savoir quoi faire.

Des constats affligeants

Selon des données récentes de la MSA, 20 % des agriculteurs français n’ont pas pu se verser un salaire en 2016, et 30 % avaient un revenu mensuel  de moins de 350 €.  A l’occasion du salon agricole, on a pu lire dans la presse qu’il y avait en France, actuellement,  un agriculteur  qui se suicide tous les deux jours. L’ancien président de la FNSEA, Xavier Beulin, peu de temps avant sa disparition, avait averti les autorités disant  que 20.000 de nos exploitations agricoles se trouvaient menacées de disparition.

Avec les évolutions qui se sont produites au cours des trente  ou quarante dernières années, on a vu  les Pays Bas devenir le second exportateur agricole et agro-alimentaire du monde, derrière  les Etats- Unis, alors que ce petit pays ne dispose que de 1,9 million d’ha agricoles, contre 27,5 dans le cas de la France. Et les Pays Bas sont la plaque tournante, au plan mondial, du marché des fleurs,  40 % du commerce mondial des fleurs transitant par les Veiling néerlandais.

Les Allemands, de leur coté, n’ont pas chômé : ils  sont devenus le premier pays producteur de lait en Europe. Et en production porcine, ils sont  maintenant le plus grand producteur européen : au  plan mondial,  ils sont, dans ce domaine, numéro trois, derrière la Chine  et les Etats-Unis.

Autres  pays qui ont  fait de très grandes avancées : l’Espagne et le Danemark. Dans la production porcine, notamment : en 2000, la France et l’Espagne avaient sensiblement la  même production de porcs, et, aujourd’hui, ce pays  produit  46 millions de porcs chaque année,  alors que  la France en est seulement à 21 millions. Quant au  Danemark, pays  grand comme 1,6 fois la Bretagne, il produit aujourd’hui autant de porcs que la France, et il est capable d’exporter 90 %  de sa production dans une centaine de pays. Les élevages porcins danois  sont  connus dans le monde entier pour leurs  performances et la qualité de la viande, et la firme danoise  Danbred,  grand spécialiste de la  génétique porcine, s’installe à présent en Bretagne, dans les Côtes d’Armor.

Dans le domaine des volailles, autre domaine où la compétition mondiale est devenue très vive, la France qui était exportatrice est, à présent, fortement importatrice, et 40 % des volailles qu’elle consomme proviennent des Etats-Unis  ou du Brésil.
Ce ne sont, là, que quelques illustrations que nous donnons pour émailler notre propos. Et encore  n’avons-nous  pas mentionné le secteur des fruits et légumes, où les productions venant de l’étranger, et notamment d’Espagne et du Maroc, ont pris une importance considérable, au détriment de nos producteurs nationaux.

Dans le domaine de la tomate, par exemple, la filière nationale ne couvre que 13,5 % des besoins : en 2016, la France a importé 573.000 T de concentrés et 450.000 T de sauces et de ketchup. Avec les atouts dont notre pays dispose au plan agricole, il paraît  incompréhensible qu’il ait  pu se faire distancer, en aussi peu de temps, dans un aussi  grand nombre de secteurs. Il s’est agi chez les acteurs de cette activité d’une incapacité à remettre en cause le modèle agricole français, pour autant  même, d’ailleurs, qu’ils se soient jamais posé la question : on a poursuivi, indéfiniment, avec le même modèle d’agriculture, en ne voyant pas les évolutions en cours. On s’est, en fait, laissé  anesthésier  par les aides de la PAC versées par l’Europe, des aides importantes  qui s’élèvent, chaque année, à  9 milliards d’euros, et en demandant, comme à l’accoutumée,  des aides  aux Pouvoirs publics.

De graves problèmes structurels

Dans le domaine, tout d’abord, des productions  extensives, tant pour ce qui est des productions agricoles qu’animales, il s’agit de stratégies de « domination par les coûts », selon la terminologie  de Michael Porter, le grand spécialiste de la stratégie à Harvard. On constate que les exploitations françaises sont restées de dimension très modeste. La taille minimum à viser, par exemple dans les productions céréalières,  est de 200 Ha au moins : en France, 6 % seulement des exploitations ont cette dimension.

Aux Etats-Unis, qui sont le premier producteur mondial de blé, les exploitations céréalières ont en moyenne une superficie par actif 5 fois supérieure à la France.
En Ukraine, pays qui bénéficie des fameuses « terres noires », le tchernoziom, plusieurs agriculteurs français se sont installés, et Clément Consens dirige, à Pavlohrad, une ferme de 10.000 ha appelée « Agro KMR », qui est un ancien kolkhoze.
 
Autre secteur qui a beaucoup évolué : celui du lait. Le monde est passé depuis quelques années à  des « usines à lait » avec des exploitations  de 1.000 vaches laitières, voire, souvent,  plus encore.
Cela a commencé en Californie, où la moyenne des fermes laitières est de 1.056 vaches. Le phénomène des  « mega  dairies » s’est répandu ensuite dans les autres Etats, et il  y a aujourd’hui  dans ce pays un bon nombre d’exploitations laitières de 2.000 vaches,  certaines atteignant  même  5.000 têtes. En Allemagne, où le système américain a bien pris, on compte à présent  un peu plus de 200 fermes laitières de 1.000 têtes.
 
En France, rien n’a vraiment bougé : lorsque Michel  Ramery voulut installer dans la Somme une ferme laitière de 1.000 vaches, qui aurait été la première ferme laitière de cette dimension en France, son  projet  a soulevé un tollé  général, tout particulièrement de la part de la Confédération Paysanne. Il  dut finalement se limiter à  un effectif de 880  vaches Holstein, après bien des heurts avec la préfecture locale. Une étude publiée dans le Bulletin des Agriculteurs du 27 mars 2016 indique quels sont les gains de productivité  obtenus par le système américain : le prix de revient d’un litre de lait est, par exemple, abaissé de 24 % lorsque l’on passe de  500 têtes à 1.000 têtes.  En France, la moyenne des fermes laitières est à 60 vaches, et seulement 10 % des exploitations ont plus de 100 vaches. On écarte en France ces « usines à lait » : on reste attachés à nos fermes laitières françaises qui sont, elles,  de « taille humaine ».
 
Dans le domaine du porc, autre exemple des effets de taille, les élevages danois ou allemands sont exemplaires. Au Danemark, les élevages porcins ont en moyenne 4 fois la taille des élevages français : 190 truies, en France, contre 560 au Danemark. Autre pays qui a fait avec succès sa mutation dans le domaine du porc, l’Espagne. Dans ce pays, certains élevages en sont maintenant à 3.500 truies, avec  un salarié pour 300 truies, et la filière porcine est très intégrée.
 
Autre exemple, encore, où la France n’est plus du tout compétitive : les  bovins viande, un secteur où notre pays ne peut se mesurer avec des pays comme les Etats-Unis ou l’Argentine. Du fait de leur géographie, ces pays disposent d’étendues immenses pour faire paître leurs troupeaux, et l’engraissement se fait dans des « feed lots » gigantesques. Ce sont des parcs d’engraissement qui ont des tailles allant de  16.000 à 20.000 bêtes. Et on en compte, aux Etats Unis, une centaine de plus de 30.000 têtes.
 
Sur le second pôle de polarisation des agricultures, celui des cultures intensives, le modèle est sans conteste celui des Pays-Bas. Les agriculteurs néerlandais maîtrisent parfaitement les techniques de culture sous serre, et ils ont des systèmes d’organisation extrêmement efficaces  où les coopératives jouent un rôle majeur. Elles assurent la commercialisation des produits, et les adhérents, fort  disciplinés, suivent scrupuleusement  les instructions qui leur sont données pour adapter leurs productions aux  marchés. La région de Westkand est la capitale des serres aux Pays Bas : 80 % des terres  dans cette région  sont placées sous serres, des serres où, par ordinateur, l’agriculteur maîtrise jour et nuit les conditions de lumière, de température et d’hygrométrie de l’air. La plupart de ces serres fonctionnent avec des lampes  LED qui donnent des cycles de croissance plus courts, et elles sont chauffées au gaz naturel ou par géothermie. On cite souvent l’exemple de l’immense serre de 9 Ha de l’entreprise Siberia BV qui produit des laitues grasses. On estime à plus de 10.000 Ha les  surfaces  de serres existant dans ce pays.

La viabilité du système français

La France s’est mal adaptée à  l’ouverture des frontières, et les Français, selon les enquêtes d’opinion faites récemment, aiment bien leur agriculture. Ils sont opposés aux avancées scientifiques ou organisationnelles qui sont adoptées par la plupart de nos voisins. Ils refusent les cultures  avec des OGM, sont en pointe en Europe dans les combats pour interdire l’utilisation des pesticides, et tout spécialement celle du glyphosate de Monsanto, et  ils ne veulent pas des usines à  lait des Américains  ou des Allemands. Ils considèrent que l’agriculture telle qu’elle est organisée en France est une valeur culturelle  à sauvegarder, car elle  appartient à notre patrimoine.
 
On est donc loin d’être en mesure de faire faire à ce secteur de notre économie les mutations qui s’imposent pour affronter la concurrence mondiale. Le gouvernement ne sait pas comment répondre aux exigences des agriculteurs qui réclament le droit de vendre leurs  produits à des prix leur permettant de couvrir leurs coûts de production, et les opinions publiques trouvent tout à fait normal ces revendications, d’autant que les agriculteurs sont des personnes qui travaillent beaucoup, faisant beaucoup plus de 35 heures par semaine.

Les Pouvoirs publics se retournent alors vers les  grandes surfaces, exigeant d’elles qu’elles s’approvisionnent auprès des producteurs français, en leur laissant le soin de faire valoir  aux consommateurs la qualité exceptionnelle des produits de nos terroirs. Et l’on mise sur le patriotisme des Français. La logique de cette philosophie imposerait que la France ferme ses frontières pour mettre ses agriculteurs à l’abri de la concurrence étrangère : cela n’est évidemment pas compatible avec notre appartenance à l’Europe, et pas, non plus, avec le besoin d’exporter nos céréales, nos fromages, ou surtout nos vins et nos champagnes.
 
Alors, grâce aux écologistes, une fenêtre va peut-être s’ouvrir en grand : on miserait sur l’agriculture biologique pour sauver notre agriculture. Cette solution permettrait de ne pas avoir à faire de difficiles et peu populaires  réformes de structure. Cela signifierait que l’on va lutter contre les stratégies de « domination par les coûts » de nos concurrents par des stratégies de « différenciation », ce qui peut fort bien se concevoir. L’avantage compétitif choisi consisterait à proposer aux consommateurs des produits sains dont on est certain que, du fait de leur mode de production, ils seront bons pour leur santé. Des aliments donc produits tout à fait naturellement, sans que l’on ait recours aux engrais chimiques et aux pesticides, ni à des semences OGM ;  et pour les  viandes,  le lait, ou les œufs,  sans que les animaux aient été nourris avec des aliments issus d’OGM. On compte sur le fait que les consommateurs accepteront de payer plus chers tous ces  produits nouveaux issus de l’agriculture biologique.
 
Dans l’interview que Nicolas Hulot a accordée tout récemment au JDD, notre ministre de la transition écologique nous dit : «  Chacun comprend que l’avenir de l’agriculture passe par l’écologie ». Un plan pour le développement de l’agriculture bio est donc annoncé,  et, dans son interview au JDD Nicolas Hulot souligne : « Nous sommes à fond dessus : l’objectif reste de consacrer au bio 15 % de la surface agricole utile en 2022 ». Pour l’instant, nous en sommes à 1,5 million d’ha sur les 27,5 existants… Le nombre de producteurs est de 36.664, nous dit le JDD,  sur un peu plus de 400.000 exploitants actuellement.
 
Il faudra, évidemment, compter, à nouveau, avec la concurrence des pays voisins : l’Espagne est déjà  en avance sur nous, avec un peu plus de…deux millions d’ha, et l’Italie en est à… 1,8 million. Pour l’heure, nul ne saurait prendre le risque d’affirmer que cette nouvelle stratégie va permettre, à elle seule, d’extraire vraiment l’ensemble de notre secteur agricole de l’impasse dans laquelle il se trouve...

(Mis en ligne le 3 Mars 2018)


 

                              
 
                                              
 
 
 

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