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MOINS par MOINS fait-il vraiment PLUS ?

Référence de l'article : CP5220
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écrit par Rémy COVAREL,(13 Mars 2016)

Les marchés ont attendu toute la semaine la réunion du comité de politique monétaire de la Banque Centrale Européenne (BCE) et l’annonce jeudi de ses décisions en matière de politique monétaire, ainsi que la conférence de presse de Mario Draghi.

L’inflation dans la zone euro est redevenue négative (-0,2%) en février (cf. graphique ci-dessous), alors que le mandat de la BCE est d’assurer la stabilité des prix et que l’inflation ne dérape au-dessus de 2 %,  nous en sommes loin.



(Source: Bloomberg)

Les opérateurs s’attendaient donc, bien préparés par quelques déclarations préalables de Mario Draghi, à ce que la BCE continue à être encore plus accommodante. Et avec le train de mesures annoncées jeudi 10 mars, ils avaient tout pour être heureux :

« Lors de la réunion qui s’est tenue ce jour, le Conseil des gouverneurs de la BCE a pris les décisions de politique monétaire suivantes.
1.            Le taux d’intérêt des opérations principales de refinancement de l’Eurosystème est abaissé de 5 points de base, à 0,00 %, à partir de l’opération devant être réglée le 16 mars 2016.
2.            Le taux d’intérêt de la facilité de prêt marginal est réduit de 5 points de base, à 0,25 %, avec effet au 16 mars 2016.
3.            Le taux d’intérêt de la facilité de dépôt est abaissé de 10 points de base, à -0,40 %, avec effet au 16 mars 2016.
4.            Les achats mensuels au titre du programme d’achats d’actifs seront portés à 80 milliards d’euros à partir d’avril.
5.            Des obligations bien notées (investment grade) libellées en euros émises par des sociétés non bancaires établies dans la zone euro seront ajoutées à la liste des actifs éligibles aux achats réguliers.
6.            Une nouvelle série de quatre opérations de refinancement à plus long terme ciblées (TLTRO II), toutes d’une durée de quatre ans, sera lancée à compter de juin 2016. Les taux d’emprunt lors de ces opérations pourront être aussi bas que le taux d’intérêt de la facilité de dépôt. » (Source: (https://www.ecb.europa.eu/press/pr/date/2016/html/pr160310.fr.html).

Et pourtant les principaux indices boursiers européens ont terminé la séance de jeudi dans le rouge et l’EURUSD a vécu un spectaculaire « short squeeze » (cf. infra). Est-ce uniquement parce que pendant sa conférence de presse Mario Draghi a indiqué que « la BCE n’anticipe pas qu’il sera nécessaire de réduire les taux plus avant » ? En partie oui, mais pas seulement. Le scepticisme monte face à la politique des taux négatifs qui drogue les marchés et les politiques à l’argent pas cher, spolie les épargnants, bouleverse les mathématiques financières et semble complètement inefficace pour ramener la croissance, un niveau d’inflation correct et la sérénité dans le système bancaire (les taux négatifs rognent les marges des banques). Quant au secteur privé, qui peut emprunter presque gratuitement de l’argent, il faut quand même garder en tête que c’est parfait pour financer le besoin de fond de roulement court terme mais qu’un chef d’entreprise ne fonde pas sa politique d’investissement stratégique, créatrice d’emplois, sur le niveau des taux d’intérêt, mais sur l’existence d’une demande pour ses produits. Personne n’investirait en Afrique, continent « high-yield » par excellence (taux directeur du Nigeria 11%, de l’Afrique du Sud 6,5%, du Kenya 11,5%, etc.), alors que tout le monde s’y rue en ce moment.

Moins par moins ne semble pas faire plus, quand il s’agit des taux d’intérêt directeurs d’une banque centrale. Ou peut-être, si, plus de dégâts collatéraux à terme en cas de nouvelle crise économique et moins de munitions pour y répondre.

Devises des pays matures

Dans le manuel du parfait petit cambiste, on apprend que ce qui crée la différence de valeur entre deux monnaies est l’attractivité relative de l’une par rapport à l’autre. On y apprend aussi qu’une des mesures objectives de cette attractivité est le taux d’intérêt qui rémunère cette monnaie (une autre étant la masse de monnaie en circulation, plus il y en a (en face de la quantité des biens et services produits dans cette même monnaie), moins celle-ci a de valeur).



Le taux directeur du dollar américain (USD) est à 0,50 % alors que le taux directeur de l’EUR  est à 0,00 % depuis jeudi. De plus la BCE injecte des liquidités à tour de bras, son bilan est repassé de 2 000 milliards en 2015 à 2 859 milliards ce mois-ci, soit 42% d’augmentation (!!). L’EURUSD aurait donc dû aller « à la cave » selon l’expression consacrée, après les annonces de la BCE.

C’est ce qu’il fit dans un premier temps passant de 1,0970 au moment de l’annonce (13h45) à 1,0823 dans les premières minutes après le début de la conférence de presse de Mario Draghi (14h30). Mais l’EURUSD entama alors une remontée violente pour valoir 1,1159 deux heures après (cf. graphique ci-dessous) et 1,1210 à la fin de l’après-midi. C’est le fameux « short squeeze » que j’évoquais plus haut. La journée de vendredi fut marquée par un peu de retour à la raison et l’EURUSD a clôturé la semaine à 1,1156 en hausse de 1,37 %.


(Source: Bloomberg)

Quid du futur ? Côté euro, toutes les cartes sont sur la table, la BCE ne peut pas faire plus (enfin, moins) et doit attendre les prochaines statistiques de l’Eurozone pour juger des effets de sa politique. Les marchés vont donc se tourner maintenant vers Janet Yellen et la prochaine réunion de la Fed (16 mars prochain) sachant que pratiquement 100 % des intervenants anticipent un statut quo…. Le range 1,05 – 1,15 semble avoir encore de beaux jours devant lui.

« Moins par moins » ne fait pas non plus « plus » au Japon. Le Nikkei est en baisse de 0,45% sur la semaine, l’USDJPY, pratiquement inchangé, stagne sous les 114, ce qui est tout de même sous sa valeur moyenne des cinquante dernières semaines, malgré la politique accommodante de la BOJ. La seule bonne nouvelle est que le PIB japonais ne s’est contracté que de 1,1% contre 1,4% anticipé en mode annualisé en 2015 !! Autant dire que la politique de relance de Shinzo Abe est dans l’impasse. Alors, que faire, quand toute la courbe de taux est déjà négative jusqu’à la maturité 10 ans ? Racheter encore plus d’actifs pour distordre encore plus le marché ? Là non plus, les investisseurs commencent à ne plus croire que c’est la panacée. Fort de cela, l’USDJPY peut naviguer sans vrai direction entre 110 et 117 quelques temps à mon sens.

L’autre pays des taux négatifs, du ski et du bon fromage est la Suisse où le taux directeur de la Banque Nationale Suisse vaut -75 points de base  et le taux souverain à 10 ans vaut encore -28 points de base. « Moins par moins » n’y fait guère plus qu’au Japon, mais pas moins quand même. Certes l’inflation est négative mais l’économie résiste mieux, ayant cru de 0.9% en 2015 avec un certain dynamisme des exportations malgré un franc suisse (CHF) plus fort qu’en 2014, où sa valeur était défendue par la BNS à 1,2000. Cela n’empêche pas nos amis helvètes de surveiller attentivement les actions de la BCE, l’Union Européenne étant leur premier partenaire commercial. Sans trop le claironner, ils furent donc très contents de voir l’EURUSD remonter après les annonces de la BCE et l’EURCHF rester stable autour des 1,0950. L’EURCHF semble d’ailleurs très soutenu dès qu’il passe sous les 1,0800 et les pics de forme au-dessus de 1,1050 sont vite revendus. Cela devrait continuer dans les semaines qui viennent.

Je passerai très vite sur la livre sterling (GBP) cette semaine qui n’a pas enregistré de variation significative de son propre fait. La tendance économique reste bonne mais moins qu’il y a quelques mois. La British Chambers of Commerce (BCC) a abaissé cette semaine ses perspectives de croissance pour le pays de 2,5% à 2,2% et la campagne du « Brexit » bat son plein. Le GBP reste donc sous surveillance et peu avoir des accès de faiblesse dans les prochaines semaines.

Le dollar australien (AUD) profite de la flambée des prix du minerai de fer, l‘Australie en étant le deuxième producteur mondial derrière la Chine, pour se réinstaller au-dessus des 0,7500 contre USD ce qui n’était plus arrivé depuis juin 2015. La Chine ralentissant depuis plusieurs années, le prix de la tonne de minerai était passée de 180 USD en 2011 à 40 USD fin 2015. Un rattrapage technique était donc plus qu’envisageable et il intervient depuis un mois, appuyé par le rebond du pétrole, la volonté de la Chine de réduire ses surcapacités de production et une demande qui progresse de 30% par rapport à ses plus bas de l’automne. La tonne de minerai a fini la semaine à 57 USD après un pic spéculatif à 63 USD. Si vous doutiez de la relation entre le minerai de fer (« iron ore » sur les marchés) et l’AUDUSD, jetez un œil sur le graphique ci-dessous.


(Source: Bloomberg)


Le dollar canadien (CAD) et la couronne norvégienne (NOK) n’ont bénéficié que de l’effet pétrole dont le prix du baril est maintenant plus proche des 40 USD que des 30 USD et enregistré un petit rebond contre USD mais pas contre EUR, car la réaction à la décision de la BCE a tout emporté sur son passage en cette fin de semaine.

Devises des pays en développement

Du côté des marchés émergents, moins par moins n’a pas fait moins ! Ce fut plutôt une semaine de consolidation, voire de hausse. Il est toujours bon dans le paysage financier fragile de ces pays d’avoir une banque centrale qui se montre accommodante…. Mais pour beaucoup aussi, un baril de pétrole un peu plus cher est une bonne nouvelle. L’indice « MSCI Emerging Markets » a même flirté avec les 800 points ce qui n’était pas arrivé depuis la première semaine de janvier et toutes les principales monnaies émergentes se sont appréciées contre USD.

LUSDCNY a baissé de 0.21%, passant tout en douceur sous la barre des 6.5000, ce qui n’était pas non plus arrivé depuis début janvier. Mais, attention, nos amis chinois étant joueurs, c’est samedi (12 mars) quand les marchés sont fermés que sont publiés les chiffres des  ventes au détail et de la production industrielle pour février. Attention à l’ouverture du marché lundi en cas de surprise. Les autres monnaies asiatiques ont toutes finies modérément dans le vert aussi, emmenés par les devises des pays exportateurs (Corée, Malaisie, Philippine, Thaïlande).

La meilleure performance de la semaine revient au Real brésilien (BRL) qui gagne 4,43 % à 3,5855 contre 3,7516 vendredi dernier. Le bond de 11 % du pétrole sur la semaine a certainement aidé mais ce sont surtout les événements de la sphère politique que semblent apprécier les investisseurs. Les appels à la destitution de Dilma Rousseff et l’accélération des poursuites contre l’ex-président Lula, s’ils mettent la rue en ébullition, ne sont pas pour déplaire aux investisseurs qui aimeraient bien solder au plus vite ces histoires qui empoisonnent la vie politique et économique du pays. Le peso mexicain (MXN) a fait preuve de moins de vigueur ne gagnant que 0,46%.

Même si l’Union Européenne a renouvelé les sanctions contre le Kremlin jusqu’en septembre 2016, la hausse du prix du baril de pétrole est venue apporter du baume au cœur à la monnaie russe (RUB). Le rouble signe la deuxième meilleure performance de la semaine derrière le BRL et s’adjuge près de 3 % pour repasser sous la barre des 70,00 contre USD, ce qui n’était plus arrivé depuis Noël dernier.

Pour mettre en évidence la relation évidente entre prix du baril et niveau du BRL, MXN et RUB contre USD, regardez le graphique ci-dessous qui se passe de tout commentaire. Il n’y a aucune raison que cette corrélation ne se poursuive pas dans les semaines à venir.


(Source: Bloomberg)


Force est de constater que la livre turque (TRY) semble en phase de stabilisation, en dépit des tensions géopolitiques qui secouent la région et affectent l’économie de tout le bassin persique. L’USDTRY n’est pas repassé au-dessus de 3,00 depuis bientôt deux semaines et l’USDTRY n’est plus qu’à quelques encablures de baisse pour atteindre sa moyenne mobile à 50 semaines qui s’établit à 2,8400. Est-ce à dire que les choses vont mieux pour le peuple turc ? Je l’espère mais je pense surtout que beaucoup de grandes gestions ont sous pondéré la zone en attendant des jours meilleurs ce qui explique ce calme relatif.

On apprenait en cette fin de semaine que la production manufacturière en Afrique du Sud s’était contractée de 2,5 % en rythme annuel au mois de janvier et que le déficit des comptes courants se creusait pour atteindre 5,1%  du PIB au quatrième trimestre 2015. Cela accroît les chances que la banque centrale (SARB) relève son taux directeur ce qui rendrait le ZAR plus attractif. Est-ce vraiment cela qui lui a permis de gagner 0,67 % contre USD pour s’établir à 15,24 contre 15,34 il y a une semaine …. ? Rien n’est moins sûr. Le ZAR est au marché des changes ce qu’une balle en caoutchouc est au jeu de Jokari : ses va-et-vient sont ultrarapides et il faut juste éviter de se  la prendre en pleine figure ! L’USDZAR a évolué entre 15,03 et 15,49 au gré des nouvelles cette semaine soit un range d’environ 3 %.  Je ne sais pas comment on dit « attachez vos ceintures » dans les onze langues officielles de l’Afrique du Sud, mais il faudrait que je me renseigne.



La messe financière est dite coté Eurozone, alors tournons nos regards vers la Chine lundi et les USA mercredi. La campagne pour les investitures a gagné en intensité (doux euphémisme, emprunté au monde du rugby et de la boxe) ces deux dernières semaines, et la FED va parler.

Bonne semaine.


(Mis en ligne le 13 Mars 2016)



 

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