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L’Amérique cavale, la BCE rétropédale, le pétrole et les devises émergentes déballent

Référence de l'article : CP4176
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écrit par Rémy COVAREL (6 déc 14),

321 000 créés contre 230 000 attendus par les marchés. Voilà le tableau en ce qui concerne les emplois « non agricoles » (NFP) pour le mois de novembre aux États-Unis. C’est le meilleur chiffre depuis janvier 2012 et le taux de chômage, à 5.8 %,  reste à son plus bas niveau depuis juillet 2008. En un mot, l’Amérique cavale.

La BCE, ce jeudi, a révisé à la baisse simultanément la prévision de croissance et d’inflation pour la zone euro en 2015. Juste après, Mario Draghi a surpris les marchés en indiquant que la BCE se donnait jusqu’à « début 2015 » pour évaluer la situation et ensuite assouplir ou non sa politique monétaire. À tort ou à raison, les investisseurs n’attendaient pas un tel discours après de si sombres prévisions. Cela n’a fait que donner corps aux rumeurs de désaccord entre les Allemands et leurs partenaires européens. Et les propos du président de la BCE ont été assimilés à un rétro pédalage stratégique.

Mais, peut-être, est-ce juste LA bonne tactique. Il est peut-être urgent d’attendre car, dans le même temps, une variable importante est en train de s’inviter au banquet des marchés : le pétrole. Le plus emblématique, le WTI (West Texas Intermediate), qui valait 103 USD par baril fin juin, n’a pas arrêté de glisser depuis pour tout bonnement s’effondrer depuis 15 jours et ne plus valoir ce vendredi soir que 66 USD.

Cela change significativement la donne, jugez plutôt. Selon l’Agence Internationale de l’Energie, notre petite planète consomme environ 90 millions de barils de pétrole par jour. Si le prix de celui-ci baisse de 103 à 66 USD, en un an, l’économie pour les acheteurs de pétrole est de presque 1 215 milliards de dollars. Certes, cela ne représente que 1,67 % du PIB mondial (73 000 milliards d’USD). Mais rapportez cela à la croissance nette de la zone Euro, plus ou moins 1,67 %, c’est énorme (même après la baisse de 10% de l'euro contre le dollar).
 

Devises des pays développés

Le chat a neuf vies et retombe toujours sur ses pattes. Tel en va de la croyance populaire. Selon la croyance de Wall Street, même un chat mort rebondit quand on le jette de très haut. En anglais, cela s’appelle se dit « a dead cat bounce » et cela s’applique à un bref soubresaut d’une valeur, alors que celle-ci poursuit une tendance haussière ou baissière.

C’est exactement dans cet étau que l’EURUSD s’est trouvé pris. Depuis le début de la semaine, les intervenants avaient très majoritairement vendu  l’EURUSD, celui-ci passant enfin sous la barre des 1,2300. Surpris par les propos de Mario Draghi, ils ont racheté leurs positions tous en même temps entraînant l’EURUSD presque 200 pips plus haut, de 1,2280 à 1,2456 jeudi. Rétropédalage.  Et ce vendredi, l’EURUSD a refait le chemin inverse, sanctionnant positivement les créations d’emplois aux États-Unis. In fine, l’EURUSD est allé chercher un nouveau plus bas annuel à 1,2271 et finit la semaine sous les 1,23, en baisse de 1,26 %. Dead Cat Bounce ! Le prochain (très gros) support est à 1,2230 (ligne violette). C’est la moyenne mobile des 200 derniers mois, ni plus, ni moins. A noter aussi que les positions vendeuses d’EURUSD n’ont pas eu l’air de s’étoffer ces derniers jours, car le risk-reversal 1mois 25 de delta est resté inchangé par rapport à la semaine dernière à -0,90 vol.

En Suisse, la votation, le week-end dernier, sur la gestion des réserves d’or de la banque centrale, n’a mené à rien. Et donc rien ne change. Les marchés en ont pris bonne note, biffant ce fait passé de leur liste de préoccupations. Il en résulte que l’USDCHF n’a été cette semaine que le parfait miroir des soubresauts de l’EURUSD.  Les deux paires de devises enregistrent la même variation d’une semaine sur l’autre, à l’inverse (1,26%).

Au Japon, les derniers sondages créditent Shinzo Abe et ses troupes d’une belle avance au Parlement. Il devrait donc avoir le loisir de poursuive sa politique accommodante, synonyme de baisse du JPY, après les élections législatives du 14 décembre prochain. Les intervenants, jamais en retard d’un bon pari, n’ont eu qu’un sens sur l’USD JPY : 120, puis 121, ont sauté comme des bouchons de champagne un 24 décembre et le Nikkei a été le  leader des places financières cette semaine en gagnant 2,6 %. L’USDJPY, qui a gagné 35 % depuis septembre 2012, retrouve des niveaux pas atteint depuis (brièvement) 2007. Toutes les tendances ont une fin mais celle-ci semble devoir passer Noël au balcon.

Même s’ils s’en défendent  et adorent le désormais célèbre « french bashing », nos cousins  anglais (merci Aliénor d’Aquitaine) ont parfois les mêmes réflexes que nous. La banque centrale d’Angleterre a laissé son taux directeur inchangé ce jeudi et (plus amusant) Georges Osborne, le chancelier de l’Echiquier, a joué au père fouettard. Il a alourdi les impôts de l’industrie bancaire de 5 milliards d’euros sur les cinq prochaines années, raboté les niches fiscales des industries pétrolières et aériennes et a même annoncé la création d’une taxe de 25 % sur les bénéfices « détournés » des entreprises mondiales qui manient les montages fiscaux complexes, comme Harry Potter sa baguette magique. Le GBP a plutôt apprécié, car il n’a pas trop succombé au roi USD, ne perdant que 0,3 % sur la semaine. La livre sterling, géographiquement et cycliquement, est coincée entre les États-Unis et l’euro zone pour l’instant.

Quand le prix du baril de pétrole déballe, généralement, les « commodity currencies » chutent. Le dollar canadien (CAD) et la couronne norvégienne (NOK), même s’ils ont connu quelques soubresauts pendant la semaine, s’en sont finalement bien tiré,  restant pratiquement étales par rapport à vendredi dernier. C’est le dollar australien (AUD) qui a réglé l’addition, inscrivant la plus mauvaise performance des devises du G10 contre le dollar avec une perte de 2,2 % sur la semaine. L’AUDUSD est revenu tout près des 0,8300 à un plus bas de quatre ans et demi. Le Bureau Australien des Statistiques a en effet indiqué que la valeur des biens et services produits lors du dernier trimestre a cru de 0,3 %. C’est un vrai coup d’arrêt puisque ce chiffre en moyenne sur la dernière décennie était de 2,9 % !

Le dollar américain est l’incontestable roi de cette semaine contre les devises des principaux pays développés, encore une fois.

Devises des pays émergents

Le dollar américain est aussi l’incontestable roi de cette semaine contre les devises des pays émergents. La baisse du baril de pétrole (-11% sur la semaine pour le WTI) couplée aux créations d’emplois aux États-Unis a eu raison de pratiquement toutes les grandes monnaies de ce groupe, même le CNY, qui perd 0,12 % contre l’USD. C’est symbolique, mais c’est la deuxième semaine de suite à la quatrième en cinq fois. Une telle séquence de consolidation n’était pas arrivée depuis mai dernier, comme le montre le graphique ci-dessous.

Les pays producteurs de pétrole, ou dont les économies sont très liées aux prix des matières premières, ont encore été dans la tourmente. Au premier chef, et sans surprise, le rouble (RUB), cible de toutes les attaques, a vécu une semaine quasi hystérique. De lundi matin à mercredi, l’USDRUB est passé de 49.46 à 54.87 soit une hausse de presque 11 %, pour finalement faire les embardées de plusieurs pour cent par jour et terminer la semaine en hausse d’uniquement, si j’ose dire, 6,92 % à 52,89.

Bien évidemment le vrai perdant de la baisse du pétrole et du ralentissement de la croissance mondiale est la Russie. Même si la banque centrale a encore plus de 400 milliards de dollars de réserves de change, le bilan depuis le début d’année est désastreux. La banque centrale a monté son taux directeur de 400 points de base depuis janvier, sans effet. Sous le poids de la fuite des capitaux  (environ 150 milliards d’USD depuis le début d’année) et de la défense de sa monnaie, les réserves de change de celle-ci sont passées de 520 à 420 milliards d’USD. L’économie russe qui affichait une croissance d’environ 5 % depuis début 2010 devrait péniblement arriver à 0,8 % en 2015. Anticiper la valeur à venir du RUB équivaut à jouer aux dés, ou plutôt à la roulette….russe !  Je m’en tiens à une remarque importante, qui est que Vladimir Putin a demandé cette semaine ouvertement à la banque centrale de faire courber l’échine à la spéculation sur sa monnaie. Je ne vois que deux méthodes : demander aux entreprises d’État exportatrices de couvrir leurs revenus futurs en USD pour peser sur le cours de l’USDRUB (ce qui semble-t-il a été fait) ou prendre des mesures réglementaires spoliatrices (contrôle des changes). Je resterai donc très prudemment à l’écart de cette monnaie pour l’instant. La volatilité 1 mois a encore pris 20% et vaut 41. C’est prohibitif. Sur le spot, il ne semble plus y avoir de limites. 55,00 semble à portée de main, voire 60,00, voire même 62,00 (age de Putin) sont dans le viseur.

Le rand sud-africain (ZAR) a subi la force du dollar qui écrase tout et la baisse des prix des matières premières, perdant 2,5 %. L’USDZAR s’approche de la barre des 11.40, niveau qui avait déjà résisté début octobre. Est-ce un mal ? Oui et non. Cela importe de l’inflation, mais cela aide aussi à compenser la baisse des prix des métaux. 11,50 est dans le viseur.

Le peso mexicain (MXN) aurait pu profiter de la belle statistique de l’emploi américaine, liens commerciaux obligent. Mais non. Dans leur manichéisme, les cambistes ont tout emporté sur leur passage. Il faut dire que la banque centrale, tout en laissant son taux directeur inchangé ce vendredi à 3%, a indiqué que les perspectives de croissance et d’inflation s’étaient détérioré. Le Mexique exportant plus d’un million de barils par jour, la baisse du prix du baril n’est pas étrangère à cette situation. L’USDMXN retrouve ses plus hauts depuis juin 2012. 14,50 est dans le viseur.

Si la trêve des confiseurs approche à grands pas, elle est pour l’instant théorique. En pratique, l’USD et le pétrole font des ravages. Il n’y a pas de neige dans les Alpes, c’est un signe, car Noel risque d’être chaud.

Bonne semaine.

(Mis en ligne le 6 Décembre 2014)

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