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Drôles de drames et statu quo

Référence de l'article : CP3412
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écrit par Rémy COVAREL,

Drôle de semaine que nous avons vécue. Rien ne semble réglé en Crimée où, d’un côté l’Union Européenne et le FMI ont promis à l’Ukraine une aide d’urgence pour éviter un défaut, tandis que le Kremlin brandissait la menace de couper les vannes de gaz pour cause d’impayés par cette même Ukraine. Rien ne semble réglé en Europe : la commission européenne a décidé mercredi de placer la France sous surveillance renforcée après avoir encore une fois mis en exergue son endettement et sa faible compétitivité. Tout semble un peu déréglé aux États-Unis où, malgré un hiver extrêmement rigoureux, l’économie a créé un tout petit peu plus d’emplois que prévu en février malgré une activité en baisse.

Devises des pays développés 

Au carrefour de tous ces drôles de drames, l’EURUSD a beaucoup hésité cette semaine et surtout décidé de ne rien décider avant jeudi après-midi et le communiqué suivant la réunion du comité de politique monétaire de la BCE et de la conférence de presse de son président Mario Draghi. Le statut quo fut de mise et message délivré ce mois-ci ressemble fortement à celui du mois dernier. Cependant il a suffi que Mario Draghi souligne que les informations en sa possession, confirmant la reprise modérée de la zone euro, étaient conformes à l’évaluation antérieure que s’en faisait la BCE pour que l’EURUSD prenne 1 % et aille signer un plus haut en séance à 1.3875. Plus haut confirmé vendredi par un deuxième plus haut à 1,3915, avant que de bons chiffres américains de création d’emplois pour février ne redonnent de la vigueur à l’USD et que l’on revienne clôturer la semaine à 1,3875.

L’EURUSD est au plus fort depuis deux ans alors même que les prévisions de croissance de la BCE pour la zone euro pour les trois prochaines années (1.2% pour 2014, 1.5% pour 2015 et 1.8% pour 2016) indiquent que celle-ci devrait sous performer les autres régions du monde. Drôle de paradoxe et drôle de drame pour la balance commerciale française. Comment est-ce possible ? Une grande partie de l’explication à mon avis est résumée dans le graphique ci-dessous. On y voit en rouge la courbe de l’USDEUR (j’ai fait exprès d’inverser l’EURUSD pour que cela soit encore plus parlant) et en bleu le taux d’intérêt générique des emprunts d’État grec à 10 ans sur un an. Vous constaterez qu’à partir de fin mai 2013, les deux lignes ont épousé la même tendance. Cela date exactement du moment où la Federal Reserve américaine a annoncé aux marchés financiers qu’il allait falloir sortir un jour du quantitative easing. Les taux longs américains se sont envolés, avant certes de rebaisser par la suite. Mais surtout,  les monnaies émergentes se sont fait chahuter, entraînant par défaut des flux vers la zone euro qui ne présente pas des états de service mirobolants mais qui a l’air de sortir de l’ornière et d’être à tout le moins stabilisée. En d’autres termes, il semblerait que l’Europe se transforme en partie en Japon de ces dix dernières années: zone économique à faible croissance avec une monnaie qui se renforce et apparaît comme « le moins mauvais rempart » à l’inflation pour les investisseurs.

Comme de coutume, suite à ce mouvement, les recommandations d’achat de l’EURUSD ont fleuri dans les banques les plus opportunistes. 1.4000 est un niveau symbolique, autour duquel s’agglomèrent  des strikes d’options de change. Un deuxième nuage de strikes se situerait entre 1.4140 et 1.4250, mais plus disséminé. 1.3810, 1.3755 et 1.3678 sont autant de points de support. Les prochains indicateurs économiques seront cruciaux pour la suite des opérations, en attendant la réunion de la Fed les 18 et 19 mars prochain.

La monnaie japonaise, parlons-en. La semaine fut bonne sur le Nikkei qui s’adjuge un petit peu moins de 3 % et dans ce drôle d’environnement « risk-on ». Il semblerait que le gigantesque fonds de réserve japonais des régimes de retraite publique (GPIF) qui gère plus de 1000 milliards de dollars de réserves, s’apprête a légèrement accroître son allocation d’investissement sur le marché actions. De plus, le président de la banque centrale, Haruhiko Kuroda, a agi en quasi-VRP de la dévaluation compétitive de sa monnaie, déclarant cette semaine que les taux d’intérêt bas en JPY offraient une opportunité pour les « carry trades » dans sa monnaie (financement d’un investissement dans un actif libellé en une devise X par  emprunt dans une devise Y portant un moindre taux d’intérêt que la devise X). Ce n’est pas à la BCE que l’on entendrait pareille déclaration !! Résultat, l’USDJPY repart à la hausse et s’installe au-dessus des 103.00, ce qui n’était pas arrivé depuis un mois et demi.

La banque d’Angleterre se réunissait aussi cette semaine. Là aussi priorité au statu quo, ses membres voulant s’assurer pleinement que la reprise économique était ancrée dans le dur. C’est le cas à Londres où l’immobilier ne connaît pas la crise et les grues sont à tous les coins de rue de la City, mais dans le même temps le chômage est globalement remonté à 7,2 % en décembre dans le pays après neuf mois de baisse et de stabilité. Le GBP a perdu un petit peu de terrain contre USD et EUR suite à cela pour clôturer la semaine pile à 0,8300.

La Reserve Bank of Australia a aussi réuni son comité de politique monétaire cette semaine et opter là aussi pour un statu quo, alors qu’une partie du marché attendait une baisse du taux directeur ou au moins plus de signe de la part du gouverneur que l’on se dirige vers un assouplissement. Suite à cela, à la faiblesse du JPY et à la « force » de l’EUR contre l’USD,  l’AUDUSD n’a fait que monter cette semaine, passant même au-dessus de 0,91 avant que des prises de profit vendredi ne le ramènent à 0,9060. Cela reste tout de même un plus haut de trois mois.

Les autres devises furent relativement calmes. Tout juste notera-t-on une légère remontée de l’EURCHF vers les 1,2200 alors qu’il frisait les 1,2100 lundi matin, le CHF jouant son rôle de valeur refuge quand la géopolitique interfère avec la finance.

Devises des pays émergents

La situation semblant temporairement figée en Crimée, ce sont des facteurs régionaux ou locaux qui ont contribué à l’évolution des devises des pays émergents cette semaine, ce qui explique les performances contrastées et les écarts relativement peu importants enregistrés, comme vous pouvez le voir sur le tableau habituel.

Connaissez-vous Shanghai Chaori Solar Energy Science & Technology ? Personnellement je ne connaissais pas jusqu’à vendredi cette société chinoise qui fait dans l’énergie solaire et qui a annoncé ne pouvoir payer que 0.7 mio USD sur les 14.6 mio d’USD liés au service des intérêts de sa dette qui est de 163 millions d’USD.  C’est une goutte d’eau absolue dans le marché de la dette « corporate » chinoise qui est de plus de 1,5 trillion d’USD, mais cela restera le premier cas de défaut d’une compagnie de l’empire du milieu sur sa dette obligataire. Est-ce pour cela que le CNY a eu un accès de faiblesse et que l’USDCNY soit brièvement passé au-dessus des 6,15 avant de subir des prises de profit vendredi ? Je ne sais pas. Mais la banque centrale chinoise (PBOC) a continué à surprendre le marché en fixant l’USDCNY un petit peu plus haut dans la semaine, entraînant certains opérateurs à sortir de leurs positions vendeuses d’USDCNY, positions accumulées au cours de ces derniers mois.

Toutes les devises asiatiques hormis le JPY, sont dans le vert cette semaine contre USD. Encore une fois c’est la monnaie indonésienne (IDR) qui mène le peloton et signe une cinquième semaine de hausse consécutive contre l’USD.

La plupart des autres grandes devises que ce soit en Amérique latine, la livre turque ou le rand sud-africain, enregistrent des écarts mineurs cette semaine sans que l’on puisse pour autant en déduire une tendance à venir. Devant tous ces drôles de drame les investisseurs numérotent leurs abattis et attendent la prochaine étincelle.

Toute politique à un prix. Après avoir dépensé pratiquement 2 % de ses réserves de change, qui sont de 500 milliards de dollars, or compris, pour éviter l’USDRUB de franchir la barre des 37.00 lundi, la banque centrale de Russie a changé son fusil d’épaule et utilisé l’arme des taux. Elle a remonté son taux directeur de 5,5 à 7 %. L’USDRUB  a réussi à repasser brièvement sous la barre des 36.00, mais face à la drôle de guerre froide qui se joue en Crimée, le RUB a recommencé à s’effriter et signe la plus mauvaise performance des devises émergentes.

Drôle de climat vous en conviendrez. À cause de la géopolitique, le marché est « event-driven », selon la formule consacrée, et les traders n’aiment pas beaucoup cela, quand c’est à répétition. Les brusques à-coups à la hausse puis à la baisse sont les ennemis des opérateurs, qui préfèrent largement un trend bien établi pour opérer. Le marché est donc versatile et en quête de signes. Ce qui reporte beaucoup d’attention à la fois sur les prochaines statistiques économiques aux USA et encore plus sur la prochaine réunion de la Fed mi-mars.

Bonne semaine.

(Rédigé le 8 Mars 2014)

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